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Accueil / CDoc / Recensions / Qu’est-ce qu’une école juste ?

Dans son dernier livre ‘L’école des chances’ , François Dubet nous invite à nous poser la question d’une école juste. Sans remettre en cause le principe de l’égalité des chances, il propose de réfléchir aux moyens de s’en approcher.

Le livre est organisé en trois chapitres additionnels à celui de l’égalité méritocratique des chances. [1] D’emblée, l’auteur se place du point de vue des vaincus. Il se déclare militant pour que d’autres avec lui - dont les mouvements pédagogiques - n’abandonnent pas le combat.

Dans sa conception la plus courante, une école juste est une école qui fait réussir les individus indépendamment de la naissance ou de l’origine sociale des individus. Mais ce n’est pas suffisant, le danger est de glisser vers une conception méritocratique de l’égalité des chances que Dubet qualifie cependant de fiction nécessaire. Le ‘mérite’ se trouve en fait au coeur d’une contradiction fondamentale : les élèves sont tous considérés comme égaux dans une série d’épreuves dont la finalité est de les rendre inégaux.

Dans la suite de son raisonnement, Dubet précise que l’école seule ne peut créer l’égalité des chances scolaires pour au moins deux raisons : la connivence des groupes favorisés avec la culture scolaire et les ressources et stratégies de ces familles. Si la demande scolaire est inégalitaire, on pourrait alors imaginer une offre scolaire juste. Mais beaucoup de mécanismes viennent truquer cette offre. C’est la raison pour laquelle à côté de l’égalité méritocratique doit s’ajouter l’égalité distributive des chances, dit autrement le choix de l’équité. Ce dernier n’est pas incompatible avec la notion d’égalité : l’équité vise à produire de l’égalité de manière plus volontaire.
Dubet se montre dès lors partisan de ‘l’affirmative action’ ou discrimination positive mais à condition de cibler des individus et non des collectifs.

Mais ce n’est pas suffisant : en imaginant qu’une égalité réelle des chances existe et que la population des écoles soit représentative de groupes sociaux : quel sort est réservé aux vaincus de la compétition ?
Il faut déplacer le regard du problème de la justice scolaire vers celui de la culture et de l’éducation càd aborder la question des contenus et de leurs modes de transmission : c’est toute la question de la culture commune qui vient heurter les conceptions disciplinaires des savoirs et programmes. Cette culture commune est exigeante parce qu’elle crée une obligation à tout mettre en oeuvre pour atteindre ce résultat dont il faut tirer des conséquences en termes de pédagogie et d’organisation scolaire.
L’école obligatoire doit dès lors garantir à tous les élèves une obligation de culture visant une égalité de résultats. Dubet parle ici d’égalité sociale des chances.

Une question reste enfin : les effets des inégalités scolaires sur les inégalités sociales. L’égalité des chances l’affirme : on veut préserver la sphère des inégalités scolaires de l’emprise de la sphère économique et sociale. Mais la question est réversible : est-il juste que les inégalités scolaires entraînent de trop grandes inégalités économiques et sociales ?
L’école n’est certes pas la cause du chômage, mais on peut réfléchir à son rôle dans la distribution des individus sur le marché de l’emploi, la qualification scolaire a un effet accélérateur dans les inégalités ; l’échec scolaire est souvent le prélude à l’exclusion sociale.
Chaque élève doit dès lors être traité comme un sujet singulier et égal à tous les autres, indépendamment de ses performances et résultats : c’est le principe de l’égalité individuelle des chances.
Ce principe invite à poser la question d’une éducation démocratique, permettant à chacun d’être sujet indépendamment de son mérite et des utilités attachées à son diplôme. L’école doit rester un sanctuaire afin que la faiblesse des enfants bénéficie de la sollicitude des adultes, les protégeant des désordres et violences du monde.
Dubet vers la fin du livre a cette merveilleuse formule : le monde est assez brutal pour que l’école soit douce aux élèves.

A la lecture du livre, la tentation est forte de transposer ces différentes approches proposées par Dubet aux tentatives faites par l’autorité centrale en Belgique francophone de lutter contre les inégalités, en n’oubliant jamais qu’un projet d’égalité s’inscrit toujours dans un projet plus large de société. Ainsi, si à l’égalité d’accès et de méritocratie correspond l’obligation scolaire de 1914, la généreuse égalité des chances battra son plein au moment de la volonté de démocratisation et de massification de l’école dans les années 60-70 avec le projet de l’école rénovée. Cette dernière échouera fautes de moyens et le principe d’équité verra alors le jour au travers des politiques de discriminations positives dans les années 90 où le principe d’équité se substitue à celui d’égalité. Enfin le décret Missions de 1997 qui définit des socles de connaissances et de compétences, augure l’ère de l’égalité par les acquis et les résultats.

En suivant les propositions de Dubet, on constate que notre système scolaire a tenté de rencontrer ce souci d’une école juste, contrairement à l’Ecole républicaine méritocratique française. À tel point que certains considèrent notre Ecole comme l’une des plus égalitaires dans ses aspirations ... mais toujours aussi inégalitaire au regard de la reproduction des inégalités sociales. Raison de plus pour rester du côté des vaincus et nous interroger encore et toujours sur les conditions d’une école juste.

Rudy Wattiez

notes:

[1F. Dubet, (2004) L’école des chances, qu’est-ce qu’une école juste ? Ed. La république des idées, Seuil, 95p.