Recherche

Accueil / CDoc / Recensions / Réfléchir en équipe : pourquoi et comment ?

Voici deux livres qui se complètent mutuellement.

Pour Pierre Waaub [1], les enseignants n’ont pas assez de temps pour bien enseigner. Ce temps ne peut venir que d’une définition plus restrictive des objectifs de l’Ecole ou d’une augmentation de son budget. Et cela, ils ne pourront l’obtenir qu’en développant une culture professionnelle collective qui leur permettra d’énoncer légitimement les conditions techniques de l’efficacité de leur métier, de les faire prendre en considération par les autres acteurs du débat politique sur l’enseignement. Les enseignants ne pourront développer cette culture professionnelle collective qu’en réfléchissant en équipes, sur le travail pédagogique dans leur établissement, mais aussi sur l’organisation et la politique de l’Ecole.

Mais comment réfléchir ensemble en aboutissant à des conclusions utiles et sans perdre de temps ? Selon Philippe Perrenoud [2], cela s’apprend. Et il plaide longuement pour que cet apprentissage de la réflexion sur la pratique devienne le cœur de la formation continuée, comme celui de la formation initiale. Il investigue les résistances à cette réflexion collective et le support qu’elles trouvent dans certaines variantes de l’identité professionnelle des enseignants. Et il montre que, pour vaincre ces résistances, la formation des enseignants doit travailler sur leur « habitus » professionnel.

Mais Perrenoud ne propose pas de méthode précise pour conduire une réflexion en équipe sur ses pratiques. Or ce qu’on appelle l’entraînement mental répond à ce besoin. Par ailleurs, s’il traite longuement de la formation continuée, il n’approfondit pas les conditions d’efficacité de la « concertation », de la réflexion collective des enseignants d’un même établissement, sur les problèmes qui s’y posent. Enfin, on peut se demander comment articuler cette réflexion d’une équipe locale et les jugements portés par les pédagogues sur l’efficacité relative de différentes méthodes ou approches pédagogiques.

Intégrer ces différents éléments en une vision cohérente du changement souhaitable de l’Ecole est un chantier prioritaire pour le mouvement socio-pédagogique. A ceux qui veulent s’y engager, on ne peut que conseiller de lire en priorité ces deux livres.

Dans celui de Perrenoud, on trouvera, entre autres, une présentation des différences entre un métier et une profession. D’une part, dans une profession, beaucoup de praticiens consacrent une partie de leur temps à réfléchir ensemble aux progrès possibles de leur pratique. D’autre part, une profession a obtenu de la société que celle-ci fasse confiance à son éthique, à la conscience professionnelle de ses praticiens : le travail n’est prescrit que dans ses grandes lignes et il l’est par des instances internes à la profession plutôt que par des autorités externes. C’est le cas, en particulier, pour la médecine et l’enseignement universitaire. Mais l’enseignement fondamental et secondaire n’est qu’une semi-profession.

Quant à Pierre Waaub, il donne de la ségrégation sociale entre établissements une interprétation différente de la notion de quasi-marché, en vogue parmi ceux qui réfléchissent aux inégalités scolaires. Le temps d’enseignement - le NTPP - se répartit entre les établissements en proportion du nombre d’élèves, et non en fonction des difficultés relatives de leurs apprentissages. Puisque le temps manque pour bien enseigner à tous, beaucoup d’enseignants et d’écoles cherchent à refiler à d’autres les élèves « mangeurs de temps ». L’inégalité entre établissements résiderait dans la capacité d’exclure ces élèves plutôt que dans celle d’attirer à soi ceux des milieux favorisés.

Ce ne sont là que des exemples des idées stimulantes que l’on trouve dans ces deux livres.

notes:

[1Pierre Waaub, Le temps d’enseigner, Ed. Labor, 2006, 130 p.

[2Philippe Perrenoud, Développer la pratique réflexive dans le métier d’enseignant - Professionnalisation et raison pédagogique, Ed. ESF, 2001, 200 p.