Recherche

Accueil / CDoc / Recensions / Comment (s’)initier aux sciences sociales ?

Les sciences sociales sont déchirées entre des théories en concurrence : ce qu’on appelle des « paradigmes ».

Ainsi, en économie, la théorie néoclassique, qui justifie le libéralisme économique, est maintenant dominante. Elle laisse peu de place à la théorie keynésienne qui a guidé les politiques économiques qui ont accompagné la croissance régulière et rapide des années 50 à 70 ; ou à la théorie marxiste, dont se réclamaient les régimes communistes et qui a inspiré les partis socialistes. Quant à la sociologie, elle est divisée entre un courant structuraliste, pour lequel le système social détermine largement ce que font les individus et un courant actionnaliste, qui considère que ces individus transforment constamment le système. En économie, les théories s’ignorent encore et se combattent à armes inégales. En sociologie, chacun des courants reconnait de plus en plus la part de vérité de l’autre et essaye de l’intégrer.
Comment les enseignants chargés d’initier des adolescents à l’économie et/ou à la sociologie peuvent-ils simplifier les théories, en faire la « transposition didactique » sans devenir les propagandistes d’une seule de celles qui sont en concurrence ? Comment des militants, soucieux de mieux comprendre le monde sur lequel ils veulent agir, mais disposant de peu de temps pour cela, peuvent-ils ne pas se perdre dans ces théories concurrentes et enchevêtrées ?

La sociologie

Guy Bajoit, dans Le changement social [1], propose un schéma circulaire qui montre à la fois « les contraintes du collectif sur les individus », ainsi que les sens qui légitiment ces contraintes à leurs yeux, et l’action sociale par laquelle « les individus reproduisent et changent les contraintes et les sens qui structurent leurs relations ». Voilà trois des sept propositions qui s’enchainent en boucle et sont chacune l’objet de l’un des chapitres du livre.
Ainsi, la contradiction entre les théories en concurrence est résolue par la structure circulaire du schéma. Il permet d’entrer dans la sociologie en s’épargnant de plonger dans son histoire, quitte à prendre connaissance de celle-ci dans un approfondissement ultérieur.
Autre mérite, chacun des chapitres est structuré par différents couples de notions opposées, dont la combinaison est mise en évidence dans des schémas en quatre quartiers. Cet « esprit de géométrie » facilite à ceux qui ont cette tournure d’esprit l’entrée dans un domaine de pensée où domine un « esprit de finesse » dont les excès peuvent les rebuter. Dans cette panoplie, l’enseignant aura l’embarras du choix... qu’implique la transposition didactique.
Enfin, chaque chapitre se termine en appliquant les notions qu’il a présentées aux questions les plus actuelles. Le militant appréciera.

L’économie

Les ouvrages qui mettent en cause la théorie dominante quant au fond ne manquent pas. En montrant comment elle soutient les inégalités sociales et le pillage des ressources naturelles et en proposant des éléments des théories alternatives, Christian Arnsperger, dans L’économie, c’est nous [2], suit une autre démarche.
Il présente d’abord la réalité économique et la division du travail comme une différenciation des savoirs : les militants pédagogiques ne se sentiront pas en terrain inconnu. Il met aussi en scène les acteurs entre lesquels circule le savoir économique : l’économiste, le politicien qu’il conseille, le philosophe ou le politologue, qui observe leur interaction, et le citoyen qui doit en souffrir les effets.
À la question « Que savent les économistes ? » répond une épistémologie de l’économie qui peut aider à nuancer les jugements sur les discours qui se réclament de cette science. Suit une sociologie du savoir économique et des économistes dans des chapitres intitulés « Comment le savoir économique diffuse-t-il dans la société ? » et « Quels incitants collectifs pour les économistes ? »
Questions finales : « Quel rapport critique du citoyen au savoir économique ? » et « Vers une science économique utile : quel enseignement de l’économie ? ». Ce dernier chapitre traite surtout de l’universitaire, mais nourrira utilement la réflexion de ceux qui enseignent dans le secondaire ou le technique supérieur.

notes:

[1G. BAJOIT, Le changement social. Approche sociologique des sociétés occidentales contemporaines, Éd. A. Collin, 2003.

[2C. ARNSPERGER, L’économie, c’est nous. Pour un savoir citoyen, Éd. Erès, 2006.