Faire parler les élèves… Les faire s’exprimer… Moi, mon principal souci, c’est surtout de les faire taire ! Ils ont toujours quelque chose à raconter, ils débordent de partout. Débit : trop rapide, volume : trop haut, fluidité : exacerbée, expressivité : les gestes et les mimiques accompagnent le discours… STOP !!!

Un voyage de mille kilomètres commence toujours par un premier pas.

Quoi de neuf du matin : « On s’inscrit tous, hein ! Comme ça, ça dure plus longtemps ! »
S’inscrire : premier pas. On ne parlera que si le prénom est noté au tableau.
« Moi, vous m’inscrivez le dernier ! ». Cette demande revient toujours, lancinante. Le problème c’est qu’il ne peut y avoir qu’un seul dernier et qu’ils sont quinze en classe ! Besoin de temps pour penser ce qu’ils vont dire ? Se réserver le droit de revenir sur ce qu’un autre a déjà exprimé ? Avoir le mot de la fin ?
On commence par le premier de la liste, il prend la parole et nous dit parfois simplement qu’il ne se sent pas bien, ou qu’il a la pêche, il raconte souvent ce qu’il a fait la veille. Quelques fois, il y a des questions : « À quelle heure on termine aujourd’hui ? ». Une des règles de ce Quoi de neuf est qu’on ne questionne pas celui qui vient de parler, on ne rebondit pas sur ce qu’il vient de dire. Quand une question de cet ordre-là apparait, j’y réponds très brièvement et après la rituelle question : « Tu as terminé ? », je raye le nom de la liste et je passe la parole au suivant.
Premier obstacle : attendre son tour, c’est souvent perçu comme trop long alors que ce moment institué ne dure jamais plus de 10 à 15 minutes ! Les apartés naissent, il m’arrive de barrer un nom en disant au jeune que, puisqu’il n’écoute pas les autres, il n’y a pas de raison qu’on l’écoute lui…
Autre difficulté, les moqueries : « Il va encore nous parler de sa playstation ! ». Couper court, rappeler la règle : on n’intervient pas sur ce qui est dit !
Souvent aussi, lorsque son tour arrive enfin, le jeune prend la parole : « Je passe. » et c’est très bien ainsi. L’occasion était là, il l’a saisie et ce « je passe » est déjà une parole organisée, une inscription dans la classe, une présence à part entière.

Qui domine les autres est fort. Qui se domine est puissant.

Le Conseil hebdomadaire : « Madame, vous allez voir, j’vous promets, aujourd’hui, je n’vais pas être gêneur une seule fois ! ». Ce sont les paroles de Karim en début de séance.
On vient d’ouvrir le Conseil. Un président se propose ainsi qu’un coprésident devant pointer les « gêneurs » (pour assumer ces responsabilités, il faut avoir été une fois secrétaire et ne pas avoir été gêneur aux deux Conseils précédents). Le secrétaire est choisi, lui aussi. L’ordre du jour se construit en début de séance, les bancs sont en rond et c’est parti pour le choix des places, la sortie de fin de trimestre, les métiers (effaceur, distributeur, facteur…).
Difficulté à nouveau : la prise de parole. Dans ce temps-ci, ce ne sont pas tant les messes basses qui posent problème mais cette énergie débordante, ce flux d’idées, cette masse d’envies qui cherchent à s’exprimer. « Karim : gêneur une fois ! » C’est le lieu, c’est le temps, mais lever la main et attendre d’avoir la parole pour dire ce qu’on a dans la tête, sur le cœur, c’est trop long, c’est impossible pour beaucoup. « Karim : gêneur deux fois ! ». Ce moment est attendu avec impatience, c’est vraiment le cœur de la vie de la classe, c’est le seul temps où les élèves ont une prise sur des décisions à prendre. « Karim : gêneur trois fois ! ». On arrive au choix des places et Karim ne pourra plus donner son avis, car il a enfreint les règles à trois reprises.
Pour certains jeunes (et certains adultes aussi !), cette prise de parole codifiée est une véritable violence, ne pas pouvoir être dans la spontanéité, dans l’instant, ne pas pouvoir intervenir directement, est vraiment quelque chose qui leur coute !
J’essaie de rester zen, je me dis que c’est un entrainement, une rigueur à travailler et que c’est dans la répétition et dans les enjeux qu’ils perçoivent, que les élèves apprennent une parole demandée, reçue, partagée…

Les silences et les accords font, ensemble, la beauté de la musique.

Chant : « Vous avez pris votre guitare ? On va chanter ? » Les yeux brillent, certains poussent déjà la chansonnette…
Se tenir droit sans s’appuyer au mur, au radiateur, ne pas se cacher derrière les paroles de la chanson, former un demi-cercle, premières exigences, premières batailles.
Une chanson qui ne fasse pas bébé, qui ne soit pas une concession à la mode du moment… J’opère un premier choix, eux-mêmes en proposent d’autres par la suite.
En français, en italien, en arabe, toujours la même rigueur : on ne crie pas, on arrête de rigoler pour tout, on essaie de démarrer ensemble, de terminer à mon signal et si en plus on pouvait chanter juste… Mais non, il faut se fâcher, reprendre et lors des premières séances : exclure.
Quand, systématiquement, Hamza au lieu de chanter se met à danser, quand Yassin cherche à jouer la vedette en faisant du belcanto et que Marc se balance de gauche à droite en levant les bras au ciel, ma patience s’émousse et, pour que l’activité soit prise au sérieux, j’en mets un à la porte. Les choses se calment un peu, je peux revenir à la musique, les plus exubérants veulent chanter solistes, ils croient qu’ils connaissent, qu’ils savent, mais le résultat est loin d’être satisfaisant…
Au bout de la troisième séance, cette activité commence à tourner, les élèves prennent place, un rappel à l’ordre suffit, on peut enfin commencer à faire de la musique ensemble.
Concentration, assurance, cohésion de groupe… plein d’autres activités peuvent sans doute travailler et poursuivre ces objectifs. Si je choisis le chant, c’est sans doute que je maitrise mieux ce domaine mais aussi que, par la voix, on peut vraiment apprendre à se centrer sur soi. On est un élément dans un ensemble et chacun compte : plaisir viscéral lorsqu’ensemble, on parvient à chanter à une voix d’abord, à plusieurs voix ensuite.
Refus d’être dans les modes de la Star Academy, chansons qui prennent en compte les racines, qui nous obligent à ouvrir l’oreille à des sons nouveaux, étonnements, découvertes.

Mieux vaut allumer une chandelle que de maudire l’obscurité.

Face à ces élèves débordants, cette parole anarchique, cette vitalité débordante, face à tous ces moments chaotiques, voici trois temps… le Quoi de Neuf, le Conseil, le chant. Il y en a d’autres encore institués en classe mais un point commun les relie tous : leur installation dans la durée. Quand un temps est mis en place, il sera là, institué, et reviendra régulièrement. C’est dans sa répétition que, peu à peu, les élèves pourront se l’approprier, il va devenir un rituel avec ses règles, un moment attendu.
Les activités un peu « autres », qui mettent en jeu la voix, le corps et qui ne sont pas directement liées à une matière, génèrent souvent des comportements difficiles à canaliser. Il y a souvent la peur de s’exposer comme lorsqu’on fait du drama (théâtre/mimes) avec une animatrice extérieure : « Je ne suis pas une pro, moi ! Je ne vais pas me taper la honte en faisant comme elle ! ». Difficile maitrise de l’espace, du corps. À la consigne « Figés ! », ils ne peuvent plus bouger et doivent donc contrôler chaque partie du corps. « Si ça m’chatouille, faut bien que je me gratte, non ? » Rires perpétuels et pour tout : gêne qui s’exprime ? relâchement ? peur de ce qui est neuf ?
Quand à force d’exigences, les élèves entrent enfin dans l’activité, « se plient » aux règles, prennent du plaisir à rire avec les autres et non plus des autres, une étape est franchie… Des apprentissages peuvent se mettre en place et ce sont ces moments-là dont les élèves se souviennent le plus, bien des années plus tard.

Titre et intertitres sont des proverbes chinois.