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Lorsque les difficultés surgissent, l’imagination collective est une mine d’or pour la recherche et la construction de solutions.

Directrice dans une école primaire, un mercredi midi du mois de septembre, je suis interpelée par la petite mine de Sylvie, jeune enseignante intérimaire qui sort de sa classe. Je lui demande : « Comment ça va ? Tu n’as pas l’air bien ! » Elle s’effondre en sanglots. Je l’invite à venir s’assoir dans un local pour m’expliquer ce qui se passe.
Elle m’annonce qu’en classe, elle n’en sort pas avec certains enfants. Ils ne l’écoutent pas et ne respectent pas ce qu’elle demande. Dans le coin salon, dit-elle, les enfants interviennent sans demander la parole, ils rigolent quand un enfant raconte quelque chose, comme s’ils s’en moquaient. Des enfants se lèvent pour aller boire ou aller à la toilette en plein tour de parole et cela dérange le groupe. Et ce sont toujours les mêmes enfants qui perturbent le groupe. Le problème, c’est que d’autres enfants, qui eux étaient calmes, commencent à suivre les perturbateurs. « Je n’en peux plus, je ne sais pas comment je dois faire. Et elle se met à pleurer. »

Une palette de solutions

Je l’invite à en reparler demain à la concertation avec sa collègue et moi-même. On pourra analyser ensemble la situation et proposer des pistes, des aménagements dans l’organisation de sa classe. J’insiste auprès d’elle sur l’importance des lieux de parole institués dans l’école. Ils sont là pour permettre de déposer les difficultés qu’on rencontre et de chercher ensemble des solutions. Derrière chaque problème, il y a une ou plusieurs solutions. Un problème individuel peut être déposé collectivement.
Le lendemain, on en reparle à la concertation. Sa collègue la rassure en lui disant qu’elle a aussi eu ce genre de problème quand elle a commencé sa carrière. Ce n’est pas facile au début. Le premier mois de la rentrée est un moment très important, car il faut tout installer avec les élèves. En plus, il faut s’intégrer dans une école avec son fonctionnement et ses procédures. Tout est nouveau et tout vient en même temps. « Je comprends ce que tu vis et sache que tu n’es pas seule. On t’accompagnera. »
Tout en parlant et en analysant les difficultés rencontrées, des solutions d’aménagement sont proposées : mettre des places au coin salon, on ne s’assied plus à côté de n’importe qui tant qu’on ne respecte pas le temps de parole de chacun. Tant qu’ils n’auront pas montré qu’ils peuvent se déplacer sans déranger les autres enfants, tel et tel enfant ne pourront plus se déplacer vers la toilette, l’évier ou leur casier sans demander la permission à l’adulte.
Sylvie se dit que ce serait peut-être bien de changer la disposition des tables et de les mettre par groupes. Je confirme en disant que ça pourrait peut-être responsabiliser les enfants pour le calme lors des moments de travail. Elle imposera les places de chaque enfant.

Des dispositions particulières

Pour deux enfants qui ont besoin d’une attention plus particulière, une feuille de route avec des objectifs à poursuivre par semaine sera mise en place par la titulaire avec l’enfant. En fin de journée, Sylvie rencontrera l’enfant pour évaluer sa journée en fonction de l’objectif ou des objectifs qu’il s’est fixé(s). L’enfant se mettra un point vert, orange ou rouge au jour de la semaine concerné, couleur attribuée en fonction de ce qu’il pense de son comportement durant la journée. Sylvie lui demandera : « Que penses-tu de ta journée, quelle couleur mets-tu aujourd’hui ? » Vert étant une très bonne journée, orange une moyenne et rouge une journée difficile qui ne s’est pas bien passée, on a dû faire beaucoup de remarques. Sylvie mettra également une couleur suivant son avis et en discutera avec l’enfant. Elle peut être d’accord avec l’enfant ou mettre une autre couleur, car elle n’est pas d’accord et, dans ce cas, elle lui en expliquera les raisons. Cette feuille devra être signée chaque jour par la directrice et les parents.
Je lui propose de venir annoncer tout cela avec elle en début de journée après le week-end et lui demande de faire un plan de sa classe avec le nom des places de chaque enfant aux tables regroupées et au coin salon. « Qui mets-tu à côté de qui ? Cela, il faudra l’expliquer aux enfants. »
Sylvie est sortie de la concertation avec une boite remplie de solutions, soulagée et rassurée par l’écoute, l’aide et le soutien apportés. Elle a travaillé le weekend sur sa nouvelle organisation de classe.
Lundi matin, les enfants sont entrés au salon où des étiquettes avec la place pour chacun d’eux ont été mises. Je suis venue accompagner Sylvie pour expliquer tous les changements annoncés et les raisons de ceux-ci. Les enfants semblaient soulagés, eux aussi, de ces changements. Sarah ose dire qu’elle en avait marre de venir à l’école, car il y a trop de bruit dans la classe et que Sylvie doit toujours crier. Achille enchaine en confirmant que plusieurs enfants rigolent et n’écoutent pas, que ce n’était pas comme ça les autres années et il ne comprend pas pourquoi ça se passe comme ça. Un autre enfant dit que c’est parce qu’ils sont plus nombreux en classe : « L’année dernière, on était 18 et maintenant on est 23. On n’est pas habitué et en plus on retrouve des copains qui étaient dans l’autre classe et ça, c’est chouette, alors on a envie de parler avec eux et d’être assis à côté de ses amis. »

Des effets sur l’ensemble

À la concertation suivante, Sylvie a raconté les formidables effets positifs de tous les aménagements effectués et du bénéfice des temps de parole au coin salon qui ont permis aux enfants et à elle-même de mettre des mots sur ce qui se passait dans la classe. L’ambiance de la classe est transformée, les enfants s’écoutent, se respectent et il y a une bonne ambiance de travail. «  Je suis moi-même plus détendue et je ne dois plus crier et m’énerver. Merci, je sens que j’ai pris un nouveau départ avec ma classe. »
Je passe régulièrement en classe et fais le même constat. Il fait calme, les enfants sont au travail, se parlent au sein des groupes en se donnant la parole. Les enfants qui perturbaient lors de leurs déplacements et qui ne peuvent plus se déplacer librement cherchent à évoluer positivement pour recevoir des cartes de déplacement, système mis en place lors d’une deuxième concertation. Une journée sans remarque de l’adulte vaut un déplacement libre le lendemain, déplacement pour aller chercher quelque chose dans son casier, aller à la toilette ou aller boire à l’évier. L’enfant reçoit alors une carte de déplacement pour le lendemain.
Le projet des feuilles de route a été abandonné pour un des deux enfants, car les changements effectués dans l’organisation de la classe ont permis à cet enfant de trouver un cadre sécurisé et son comportement en a été apaisé. Pour l’autre enfant, ses premiers objectifs ont été « Je lève mon doigt quand je veux dire quelque chose » et « Je ne dérange pas les autres quand je me déplace ». J’ai constaté que sa feuille de route était souvent remplie de points rouges. J’ai rencontré Sylvie pour en parler avec elle et comprendre pourquoi. Elle m’explique qu’en début de journée ça va bien et que l’après-midi, il est plus difficile et c’est à ce moment-là qu’il a des remarques. Il termine donc la journée avec un point rouge. Consciente que ce point rouge n’est pas le reflet de la journée, je lui propose de diviser la journée en deux et de mettre une couleur pour la matinée et une couleur pour l’après-midi. L’enfant est fier de venir me montrer sa feuille de route, car du vert y apparait de plus en plus.
Nous sommes en début d’année et tout ce dispositif s’installe petit à petit. Sylvie se rend compte que la parole soulage et ose demander de l’aide lors des concertations. Elle vient régulièrement dans mon bureau lorsqu’elle a un doute ou une question à poser. Comme les enfants de sa classe, elle est sécurisée. Et c’est cette nouvelle sécurité, construite ensemble, petit à petit, qui lui donnera, enfin, je l’espère, la confiance suffisante pour ne pas rester seule en cas de difficulté, quelle que soit l’école où elle travaillera.