Accueil / Politique / Prises de position / Prises de position 2012 / Le long chemin de la « déontologie » enseignante

Dans cet article, nous faisons le point sur une réflexion concernant la déontologie enseignante que Changements pour l’Égalité a entamée. Dans un premier temps, nous en retracerons la genèse ; ensuite, nous tenterons de montrer en quoi il nous semble que « l’heure de la déontologie » a sonné pour la profession ; enfin, nous ferons le lien avec la lutte contre les inégalités scolaires qui rejoint l’objet social du mouvement. Nous conclurons en mentionnant quelques pistes pour avancer.

La genèse

L’origine de notre réflexion est le constat maintes fois posé de la difficulté à entrainer les enseignants dans une réflexion et des actions à mener contre les inégalités scolaires d’un point de vue structurel. Certains enseignants se sentent impuissants par rapport à des enjeux plus systémiques ; ils préfèrent se protéger, ne pas voir, « refouler » les différentes formes que les inégalités peuvent prendre [1]. Dès lors, une porte d’entrée plus accessible a été activée, celle de la classe et des mécanismes psychologiques qui entrent en jeu à l’échelle de chaque élève. La menace du stéréotype est-elle un frein qui peut constituer une mauvaise image de soi pour des apprentissages réussis ? Nous avons pu mettre à jour que certains moments sont particulièrement propices à la formation de stéréotypes : la prise d’information en début d’année et les évaluations et la communication des résultats [2].
Mais qu’est-ce qui constitue le cœur du métier ? Le mot « (faire) apprendre » recouvre-t-il la même chose pour tous les enseignants ? Qu’est-ce qui fonde l’identité, la culture professionnelle enseignante ? Existe-t-il des balises communes à tous les enseignants ? Une déontologie peut-elle être une amorce de réponse à ces différentes questions ?
Pour tenter d’y répondre, un atelier de formation a eu lieu lors des RPé 2010, dont la finalité était la production d’un code de déontologie. Eirick Prairat, spécialiste du sujet, a été invité lors d’une conférence-débat en septembre 2011 [3] pour prolonger la réflexion.

Pourquoi la déontologie aujourd’hui ?

En quoi une déontologie peut-elle aujourd’hui répondre à la complexité croissante du métier d’enseignant ? Rappelons, dans un premier temps, que la déontologie régit un mode d’exercice d’une profession ou d’une activité en vue du respect d’une éthique. C’est un ensemble de droits et de devoirs qui régissent une profession, la conduite de ceux qui l’exercent, les rapports entre ceux-ci et leur public. Ses fonctions visent à inventorier les règles et recommandations qui s’adressent à un professionnel dans l’exercice de sa tâche, à organiser un groupe de professionnels et à donner des points de repère pour s’orienter dans des contextes de travail en validant ou invalidant des pratiques existantes.
À ce stade-ci, précisons que nous ne sommes pas attachés coute que coute à la terminologie. Nous n’entrerons dès lors pas ici dans les distinctions sémantiques entre droit, déontologie, morale et éthique même si nous estimons qu’il reste fondamental de maintenir une différence entre ces différents termes dans des débats ultérieurs. Il nous importe davantage d’inviter les enseignants à s’engager dans une réflexion éthique sur leur métier. En clair, si le mot « déontologie » peut faire peur et si on lui préfère l’acception de « repères éthiques » ou de « charte éthique », peu nous chaut !
Après l’avoir définie, nous souhaitons montrer combien la présence de cette dimension éthique est essentielle dans le métier d’enseignant. Nous prenons ici appui sur Meirieu [4]. Ce dernier mentionne « qu’il ne peut survenir de l’apprentissage que si je fais sans cesse le pari de l’éducabilité (…) et que je concrétise cette conviction à la fois par une attente positive et une inventivité didactique toujours renouvelée  ». Pari ô combien difficile à relever si «  nous n’étions tenaillés par l’éthique en son exigence ultime : faire advenir l’humanité dans l’homme » ! Et il poursuit : « au cœur de l’apprendre, c’est donc bien d’éthique qu’il s’agit (…) seule l’éthique permet que s’instituent (…) des enclaves éducatives où l’on échappe aux simplifications du “fais comme tu veux” et du “fais comme je veux”  ».
La dimension éthique est au cœur du métier d’enseignant. Nous pensons que tout enseignant est porteur d’une éthique, mais celle-ci reste trop implicite. Chaque enseignant, dans sa pratique, a des règles qu’il s’impose, mais qui ne sont pas dites explicitement dans un texte qui les rassemble. Pourquoi ne pas rendre cette « déontologie » plus « vivante » ?
Enfin, un élément de l’actualité récente vient à notre sens mettre de l’eau au moulin de la déontologie. À la demande du ministre Marcourt, une évaluation qualitative, participative et prospective de la formation initiale des enseignants a été réalisée [5]. Plusieurs chantiers prioritaires ont été dégagés. Le premier porte sur la redéfinition du métier d’enseignant : «  Redéfinir le métier d’enseignant en tenant compte des transformations de la société, du contexte social et institutionnel, des conditions concrètes de travail. Répondre à la question : qu’est-ce qu’enseigner aujourd’hui ?   [6] » Outre le fait de travailler à la définition de l’acte d’enseigner comme suggéré, nous estimons qu’un bénéfice second y est lié. Il porte sur la légitimité sociale du corps enseignant. Auparavant, la reconnaissance sociale était « donnée » aux enseignants par le reste de la société, le simple fait d’être instituteur, régent, licencié, professeur… suffisait pour être reconnu.
Comment sortir du climat morose qui hante certaines salles de profs, comment sortir de la plainte et se responsabiliser collectivement ? Nous estimons qu’un texte qui définirait le métier contribuerait à la définition d’une identité professionnelle. Il s’agirait d’un texte émanant de professionnels eux-mêmes et spécifiant les recommandations que la profession entend mettre en pratique. Définir les contours des pratiques professionnelles et les valeurs fondatrices du métier ne contribuerait-il pas à renforcer le sentiment d’appartenance à une profession, particulièrement quand celle-ci se cherche ?

La déontologie contre les inégalités

Quels liens relient la déontologie avec la lutte contre les inégalités que notre École renforce ? À priori, un code de déontologie ne vise pas cet objectif. Signalons que la lutte contre les inégalités scolaires est inscrite depuis pas mal d’années dans différentes politiques menées par les pouvoirs publics. La prise de conscience de la relativement faible efficacité et de la production d’importantes inégalités de notre système scolaire a généré nombre de mesures structurelles, mais qui, jusqu’à preuve du contraire, n’enraient pas cette machine à exclure [7]. Une déontologie n’est pas là pour inventer quoi que ce soit, ou encore créer de nouvelles normes. C’est pourquoi nous présentons ci-dessous trois références déjà existantes et porteuses à notre sens d’une dimension éthique, mais qui, une fois de plus, ne sont pas suffisamment « vivantes » ou du moins les enseignants n’ont pas suffisamment conscience des implications qu’elles portent, notamment en termes d’égalité sociale. Un texte commun pourrait le rappeler aux enseignants.
La référence première à mentionner est bien entendu le Décret Missions de 1997 qui dans son article 6 précise les finalités de ce nouveau « contrat » entre l’École et la société. Nous pourrions évidemment revenir sur les conditions d’émergence de ce décret ainsi que sur la formulation volontairement floue, voire contradictoire, des missions assignées à l’École ; il n’empêche que les enseignants sont tenus « d’assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale ».
Une deuxième référence concerne le serment de Socrate que tous les jeunes diplômés doivent maintenant prononcer depuis la réforme de la formation initiale (2001) : «  Je m’engage à mettre
toutes mes forces et toute
ma compétence au service de
l’éducation de tous les 
élèves qui me seront confiés ». Une fois de plus, on pourrait critiquer la formulation et l’aspect « don de soi » total [8], il n’empêche qu’il a le mérite d’exister.
Dans ces deux références, nous pointons le fait qu’il faille prendre en considération tous les élèves. Ce « tous » implique une égale reconnaissance de tous les publics scolaires, peu importent leurs origines et appartenances sociale, culturelle, religieuse… Nous savons que c’est là que le bât blesse. Notre système scolaire, donc certains enseignants souvent « à l’insu de leur plein gré » [9], transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires.
Une troisième référence, moins contractuelle, porte sur le secret professionnel et les enseignants, [10]. Ce texte, largement méconnu des enseignants, a pour objectif de mieux cerner la notion de secret professionnel auquel les enseignants peuvent être soumis et d’établir le cadre législatif et juridique de son application. Nous mettons particulièrement en évidence la notion de « secret professionnel partagé », qui « répond à une nécessité ressentie de collaboration, de coordination et d’articulation entre les intervenants du monde scolaire ».
Certains enseignants fonctionnent comme des indépendants et accordent une valeur symbolique importante à leur autonomie. Travailler ensemble est loin d’être évident et de nombreux témoignages attestent d’une demande d’un cadre éthique.

Pour avancer

Nous redisons combien le débat « éthicodéontologique » doit davantage trouver sa place dans les pratiques enseignantes, trop souvent en manque d’un travail sur les délimitations du métier. Pour rendre ce débat vivant et explicite, nous pensons qu’une piste est celle des formations initiale et continuée.
La plupart des écoles normales et des universités ont dans leur programme un cours centré sur l’identité enseignante comprenant une réflexion sur la déontologie enseignante. Le référentiel des 13 compétences que doivent maitriser les enseignants au terme de leur formation initiale le mentionne explicitement : «  Mesurer les enjeux éthiques liés à sa pratique quotidienne ». Les pratiques de l’enseignement supérieur pédagogique dans ce domaine semblent varier fortement et on peut se demander dans quelle mesure cette compétence est rencontrée.
Les formations continuées organisées par les différents opérateurs réseaux et interréseaux semblent quant à elles peu préoccupées par le sujet. À titre d’exemple, un survol rapide des thématiques proposées par l’IFC pour l’année scolaire 2012-13 est assez éloquent : les termes « déontologie » ou « éthique » n’apparaissent pas. D’une manière générale, la question du sens d’être enseignant aujourd’hui est peu présente. Mesurer les enjeux éthiques dans la pratique quotidienne, réfléchir aux valeurs qui fondent le métier d’enseignant devrait pourtant être un objectif de la formation continuée.
Le chemin que doit emprunter le débat éthique est également politique et doit transcender les pratiques des enseignants. Nous connaissons le paysage diversifié et composite des acteurs institutionnels et politiques ; dès lors, le chemin est certes encore long et parsemé d’embuches. Une partie en a déjà été faite et des acteurs pédagogiques, dont CGé, sont prêts à le poursuivre.

notes:

[1Le terme de « refoulement sociopolitique a été
utilisé dans La rénovation de l’école primaire, Dupriez
& Cornet, De Boeck, 2005.

[2Voir l’étude Bons et mauvais élèves : quels stéréotypes aujourd’hui ? (2010) en ligne sur le site de CGé.

[3Voir E. Prairat De la déontologie enseignante PUF, 2009 ;la conférence est en ligne sur le site de CGé.

[4Apprendre … oui, mais comment, ESF, 1987.

[5Publiée en février 2012 et accessible sur www.
enseignement.be.

[6p.83.

[7Cf. le coup de gueule de l’édito de TRACeS de
ChanGements, n° 206, 2012.

[8Voir les critiques formulées par G. Fourez dans
Les formations initiales des enseignants, Revue
Nouvelle, n°9, 2002.

[9Déclaration de R. Virenque, coureur cycliste, auteur
de cette expression ‘sociologiquement savoureuse’.

[10Le secret professionnel et les enseignants,
pistes de gestion, Agers.