Beaucoup d’adolescents au parcours parsemé d’échecs se retrouvent hors jeu. Découragés, ils abandonnent la partie et quittent l’école. Que faire alors ? Com-ment leur redonner le gout et le plaisir d’apprendre ? Comment réparer les dé-gâts d’une histoire scolaire trop douloureuse ? Ce texte témoigne d’une expé-rience réalisée à L’École Escale [1] avec un adolescent fragilisé par un tel par-cours.

«  En 2077, une guerre nucléaire a fait ravage aux États-Unis. Les humains chan-ceux ont su aller dans un abri souterrain. Voici l’histoire de Steve WOLF, enfant de l’abri 202. Sa mère étant décédée, c’est donc son père James qui dut l’élever. »
Ce n’est pas l’histoire de Steve WOLF que je vais évoquer ici, mais celle de son auteur, un adolescent que je nommerai Stephan. Stephan fréquente l’Entreliens, une des im-plantations de l’École Escale, depuis le mois de septembre. Âgé de 16 ans, il a arrêté l’école en novembre 2010 suite à des expériences d’échecs répétés. À la fin de sa 6e primaire, il a été orienté en 1e différenciée parce qu’il n’avait pas obtenu son CEB. Première année du secondaire qu’il a dû recommencer. Après trois années dans le premier degré, il a été orienté vers une 3e professionnelle, sur le critère de l’âge. Mais il avait décroché depuis longtemps, découragé et essoufflé par un parcours qui ne lui a laissé qu’un sentiment d’incompétence. Sorti du système scolaire, Stephan est aussi sorti de la vie sociale. Plus de risque d’échec, mais plus de contact avec ses pairs…
C’est aujourd’hui le lot de nombre d’adolescents qui s’arrêtent, s’isolent, se terrent, s’enterrent (dans des « abris souterrains »), se paralysent dans le mutisme et l’isolement. Ne pourrait-on pas l’entendre comme une forme de protestation passive extrêmement tenace ou de résistance face à ce qui leur est proposé à l’école ?

Une école où l’on ne certifie pas

C’est pour tenter de répondre à ces situations que l’Entreliens a été créé en septembre 2002. Ce projet a été soutenu par L’École Escale et compte parmi ses implantations. Il s’agit d’un enseignement spécialisé de type 5. Ce n’est pas parce que les jeunes de l’Entreliens relèvent nécessairement de l’enseignement spécialisé (comme Stephan, la plupart sont inscrits dans l’enseignement ordinaire), mais parce qu’ils sont reconnus par un médecin comme étant fragilisés et empêchés d’aller à l’école. L’intérêt de ce lieu est qu’il offre la possibilité d’un enseignement non certifiant, parce qu’il s’agit tou-jours d’une étape transitoire avant de reprendre un parcours plus « traditionnel ». En effet, dans ces écoles à l’hôpital (de type 5), la majorité de la population est constituée par des enfants et des adolescents hospitalisés.
Nous ne pouvons donc pas délibérer un élève et nous avons dès lors une mission bien différente, qui est de tout mettre en œuvre pour les réconcilier avec leur possibilité d’apprendre. L’idée d’un échec ou d’une réussite est donc complètement mise entre parenthèses, momentanément en tout cas.
Notre dispositif prévoit des temps de travail individuels et collectifs, sous forme d’ateliers, et de moments de réunion avec l’ensemble du groupe. Nous nous référons aux outils de la pédagogie FREINET et de la pédagogie institutionnelle. Nous réalisons un journal, des expos, des recueils de textes, des montages vidéo, audio, des diapo-ramas… Et nous n’organisons jamais d’évaluations du type interrogations, contrôles ou examens.

« J’ai des difficultés à m’exprimer »

Lors de notre première rencontre avec Stephan, c’est de cette manière qu’il décrit ce qui l’empêche d’apprendre et le retient par rapport au monde extérieur. On pourrait en effet souligner qu’en arrivant à l’Entreliens, Stephan ne trouve pas les mots et oppose un silence à toute sollicitation. Et pourtant, il s’est petit à petit approprié les outils propres à notre manière de travailler. Il s’inscrit tous les lundis matin au Quoi de neuf ? et, de manière très ritualisée, signale au groupe qu’il espère que la semaine se passe-ra bien, comme toutes les précédentes. L’écriture, si chargée de ses échecs passés du fait de sa faible orthographe, est devenue une activité qu’il investit avec plaisir.
Étant donné que les sujets abordés avec ces adolescents ne sont pas déterminés à l’avance et que nous leur laissons une liberté dans le choix des thèmes sur lesquels travailler, mes collègues et moi-même avons été surpris des propositions de Stephan. Je voudrais m’arrêter ici sur deux d’entre elles.
L’indépendance de la Belgique dans le Kid’s Mag
Pour notre journal, le Kid’s Mag, la contrainte proposée est de s’adresser à des en-fants. Nous le destinons à deux classes de 6e primaire dans une école avec laquelle nous avons établi un partenariat. Confier une petite « responsabilité éducative » à des adolescents envers des enfants nous semble être un moyen intéressant de donner du sens à leur travail d’écriture et aux efforts à consentir pour être lu et compris par des plus jeunes. Stephan a choisi la rubrique « histoire » et a écrit un article sur l’indépendance de la Belgique. C’est un sujet difficile et pour le moins surprenant parce qu’il s’apparente plus que les autres à un contenu scolaire (d’autres adolescents se sont plutôt orientés vers des rubriques sportives, jeux, multimédia ou cinéma). Ceci pourrait sembler un peu paradoxal de la part d’un jeune à qui l’école n’a pas réussi. C’est sans doute parce que l’enjeu est différent que Stephan se risque à la rédaction d’un tel article. C’est peut-être aussi parce que la relation professeur-élève n’est pas teintée du sceau des sentences que représente chaque note ou chaque bulletin.
Une visite au fort de Breendonk
Stephan a également proposé la visite du fort de Breendonk à l’ensemble du groupe. Visite qu’il a préparée : il a lu des documents, fait des recherches et communiqué aux autres jeunes le fruit de son travail et de son intérêt pour l’histoire de la seconde guerre mondiale. Stephan a beaucoup de connaissances en la matière. Il est passionné par les guerres et a, de ce fait, une certaine érudition géographique et politique. Ce qui me parait important dans cette démarche, c’est de valoriser et de reconnaitre les res-sources et les savoirs de nos élèves. Je suis souvent amenée à me demander si, dans ses écoles précédentes, il a été possible à Stephan de montrer qu’il nourrissait cette passion. Dans un enseignement plus normatif et régi par les contraintes de pro-grammes et d’évaluations certificatives, comment mettre en avant la singularité de chacun, ses connaissances ? Comment ne pas réduire un élève à ses manquements ou à ses difficultés ?

Et si l’enjeu n’était pas toujours de « réussir » ?

Lorsque l’idée de réussite n’a plus de sens, que l’adolescent est hors-jeu (ou hors-je ?), il est précieux de pouvoir offrir un cadre scolaire non certifiant. Celui-ci permet à l’élève de se risquer de nouveau à apprendre, sans la peur d’avoir à essuyer un nouvel échec et sans devoir supporter le poids de la honte que chacun d’entre eux peut pro-voquer. Cette mise entre parenthèses du cursus classique donne une liberté de mou-vement, pour les adultes comme pour les jeunes, qui contribue à réparer l’estime de soi de l’élève et à valoriser ses avancées (si petites soient-elles…). Cette situation mo-difie profondément la relation du professeur à l’élève. Elle prend la forme d’un accom-pagnement dans une démarche qui consiste à se risquer à penser et à s’ouvrir au monde. Néanmoins, ce travail a essentiellement des effets sur la possibilité de réinves-tir l’apprentissage. Et bien des questions restent posées sur les perspectives de forma-tions pour ces jeunes qui ont accumulé tant de retard.
Par ailleurs, cette expérience est minoritaire et peu d’adolescents bénéficient d’un tel encadrement. Il ne faut pas le souhaiter. Il serait très inquiétant de devoir attendre un arrêt complet pour proposer quelque chose. Mais il pourrait être intéressant de déve-lopper de telles activités dans les écoles traditionnelles. Dans la plupart de celles-ci, ces expériences se pratiquent le plus souvent en dehors des heures de cours. Je pense entre autres à la réalisation d’un journal, d’une radio, aux activités humanitaires (en lien avec Amnesty International ou Oxfam, par exemple), éducatives ou sociales. Pourquoi ne pas intégrer de tels projets dans le programme ? Pourquoi ne pas instituer des moments où l’on apprend autrement, sans que l’objet du cours ne soit sanctionné par une évaluation certificative et en laissant libre cours à la créativité et la singularité de chacun ?
C’est le souhait que je fais, car ceci donnerait de l’air à chacun, permettrait aux élèves de déployer leurs talents plus librement et pourrait, par là même, contribuer à réduire l’échec scolaire…

notes:

[1L’École Escale offre un enseignement spécialisé de type 5 à l’intention de jeunes hospitalisés, dans différentes institutions de la région de Bruxelles et d’Ottignies. Par ailleurs, l’école pos-sède des implantations qui accueillent des élèves, sous certificat médical, empêchés de fré-quenter l’école pour de longues durées (http://www.md.ucl.ac.be/escale/).