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Accueil / CDoc / Recensions / Mots de la cage aux ours

Ce livre, c’est comme une invitation à se plonger dans l’énorme meltingpot linguistique que l’on entend, à Bruxelles, en l’occurrence, mais ailleurs aussi. Il nous dit : « Regardez comme notre langue vit, regardez comme elle bouge, comme elle s’ouvre ». C’est l’aboutissement d’un projet socioartistique : pendant trois ans, des mots ont été cueillis en rue, des mots parti-culiers et des mots de tous les jours. Cette collection a été recueillie, dans ce dictionnaire de poche, en marge des livres officiels où ils n’ont pas encore leur place… Certains sont le fruit de la création linguistique des migrants qui apprennent le français. Jérémie PIALAT parle de l’immigratien, « cette volonté de ne pas enterrer, sous l’écrit, l’oralité, sa culture populaire, et donc son corps ». D’écrire, par exemple, « dan mo cor » au lieu de « dans mon cœur », pour garder une place à son accent et aussi mettre le doigt sur l’ambigüité entre les mots « cœur » et « corps », avec en résonance le fait que, chez nous, ça fait plus propre de parler de nos émotions en termes de cœur plutôt que de corps. D’autres mots viennent d’autres langues et sont repris tel quel. Et il y a aussi les mots qui sont un assemblage de deux langues, comme « Din din fuck ». Oui, celui-là est un gros mot !
On est sur les frontières des langues et des questions de la vie réelle. C’est un livre qui parle vrai : « Ça veut dire quoi m’intégrer plus ? Je dois manger des frites trois fois par semaine, ou ?  »
Judith VANISTENDAEL pense qu’un dictionnaire comme ça pourrait être utile dans les classes où des enfants aux dictionnaires très différents se côtoient. Qu’il pourrait inciter le groupe à créer son propre dictionnaire pour rassembler son identité ! Réfléchir aux liens qui nous lient à notre (nos) langue (s) en partant des témoignages. Faire écrire en piochant dans les mots du dictionnaire. D’autres fils seront tirés par la créativité du lecteur, en fonction de son champ de travail.
Dans ce livre, aux différentes entrées, il y a aussi des photographies, des textes théoriques, des traces du projet, des liens avec la version audio à écouter sur le net… Un texte d’Isabelle DOUCET clôture le voyage linguistique, avec une réflexion sur l’influence des mots dans la ville. Elle a étudié le trajet de deux mots, « Architek » et « Bruxellisation », qui ont mis en scène le vécu de l’évolution de la ville par les habitants.
Cet ouvrage m’a fait penser au travail foisonnant que CGé a fourni autour de l’exposition Melting Classes, un patchwork stimulant qui a du cor !

An MERTENS ET CIE, La Langue Schaerbeekoise, Constant vzw/asbl, Bruxelles 2012.