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Pour cet atelier du weekend, on nous
propose, en duo, de prendre du plaisir
à donner du plaisir à apprendre. Plus
tard, nous serons invités à réaliser une
introspection sur ce que nous venions de
vivre et à écrire un texte à partir de là.

Le sort a fait que je travaille avec Pascale.
Pendant un quart d’heure chacune, nous
allons nous soumettre au défi proposé. Lors
de nos échanges sur nos écrits, j’ai découvert
l’écho que les phrases écrites par Pascale (ici
en italique) trouvaient dans mon texte. C’est de nos deux
compositions qu’est tiré le partage ci-dessous.

POUR CONTEXTUALISER MON PLAISIR

Dès mon choix de faire des études d’institutrice,
mon plaisir était multiple. Ayant eu une
enfance chahutée, je m’étais coupée de l’émotionnel
pour me protéger. L’abord intellectuel
de la préparation des séquences d’apprentissage,
l’énergie nécessaire à organiser, faire
des liens entre les différentes matières, m’ont
plu et rassurée. S’y sont ajoutés le plaisir de la
création (inventer mille et une façons de faire
apprendre une matière donnée) et le plaisir de défendre,
par des actes quotidiens, une philosophie de vie basée
sur la tolérance et le respect. Et pour couronner ce bouquet,
le plaisir de satisfaire ma curiosité de l’Homme,
dans son fonctionnement social et personnel, par une
observation de chaque instant. Avec mes maternités et
mes évolutions personnelles, j’ai pu y ajouter tous les
plaisirs émotionnels des regards qui s’éveillent, des
sourires qui s’éclairent, des fiertés qui s’épanouissent et
que je n’oublierai jamais.

MON QUART D’HEURE DANS LE DUO

Un cadre clair, et cependant souple, amène la sécurité.
Depuis hier, j’entends Pascale affirmer avoir toujours
eu des difficultés avec l’école et les apprentissages,
alors, dit-elle, qu’elle est quelqu’un de très curieux. Je
lui annonce que je vais, pendant le quart d’heure qui
m’est imparti, lui apprendre à multiplier par jalousie
4608 par 369. C’est une technique que j’ai découverte
lors d’une formation, qui est si simple que je me demande
pourquoi on ne l’apprend pas à l’école !
Si vous utilisez des outils « hors normes », vous suscitez
l’intérêt et ouvrez des portes qui n’étaient pas accessibles
auparavant.

Pascale me dira, après l’activité, sa peur quand je lui
ai annoncé que j’avais choisi une matière scolaire. Cette
peur se lisait dans ses yeux, en même temps qu’une
confiance de principe accordée d’adulte à adulte et sa
volonté de se lancer puisque, si elle était venue au weekend,
c’était pour avancer.
Avec dans ma voix, le plaisir de la surprendre, je lui
propose une multiplication déjà réalisée et lui demande
de la décortiquer en réfléchissant à voix haute.
La motivation et l’enthousiasme suscitent l’intérêt de
l’autre.

Dès le départ, je l’entends essayer de mettre des
liens : « 4+1 = 5–4x1 = 4... Non, ça ne va pas... »
Vous savez que celui qui apprend a besoin de connaitre
les limites du terrain sur lequel il s’engage et il a aussi
besoin d’un seuil de tolérance parfois plus élevé que celui
que vous aviez prévu au départ.

Je la regarde, l’écoute, mais en même temps reste discrète,
je n’interviens pas, même quand je sais qu’elle se
trompe, je lui donne le temps, un peu de temps. Quand
je sens, j’entends que ses hypothèses fusent moins vite,
qu’un soupir apparait,... j’interviens.
Après ses essais, tous infructueux, je lui fais part de
mes observations : « Je vois que tu essaies de mettre en
lien les chiffres que tu vois... C’est ta manière de fonctionner
en général ? » « Oui », me répond-elle. Je l’invite
à d’abord observer ce qui lui est présenté.
La bienveillance que l’on reçoit et l’acceptation de ce
que l’autre sait diminuent la résistance.

Elle relève les nombres en haut et à droite : « Ce sont
ceux que tu as dit qu’on allait multiplier », puis multiplicande
les colonnes – une sous chaque chiffre du multiplicande
–, puis les lignes – une pour chaque chiffre du
multiplicateur – et enfin relève que chaque case a été
découpée en deux par une diagonale.
Je lui dis qu’elle a une belle capacité à décortiquer,
de manière objective et structurée, le schéma présenté.
Je lui explique que c’est de ces diagonales qui rappellent
les fenêtres à jalousie que vient le nom de ce type de
multiplication de cette multiplication.
Je l’informe que les chiffres en dehors du tableau à
gauche et en dessous forment, en lisant de haut en bas
et de gauche à droite, le produit de la multiplication et
l’invite à lire ce résultat : 1 700 352.
Celui qui apprend a besoin de ressentir qu’il existe
pour son professeur, que celui-ci reconnaisse que son élève
connait des choses.

Je lui propose alors de choisir une case du tableau et
de mettre en lien les chiffres qu’elle a pu observer.
La créativité abat les murs d’incompréhension.
Pascale propose de lire non pas un 4 et un 8 séparément,
mais de les mettre en lien et de lire 48... qu’elle met
en lien avec le 8 (de la colonne) et le 6 (de la ligne) : ça
pourrait être 6x8 = 48. Dès qu’elle a dit à voix haute sa
proposition, elle se rend compte qu’elle a peut-être raison.
Dotée d’une énergie nouvelle, elle se lance dans la
vérification de son hypothèse : 0x6 = 0 (oui) et 6x9 = 54.
Oui, ça fonctionne pour toutes les cases. Elle me lance un
regard plein d’étincelles : « C’est super ! Je ne m’attendais
pas à m’amuser autant ! » Sa joie tient autant de son plaisir
à découvrir un système nouveau qui satisfait sa curiosité
que de sa surprise de comprendre, d’un coup : « Si
vite, dira-t-elle, alors que d’habitude, à l’école, mes profs
devaient toujours m’expliquer plusieurs fois les choses. »
La surprise déstabilise, mais permet ensuite beaucoup
de possibles.

Confiante en ses capacités, elle reprend l’observation
et la mise en lien des chiffres du tableau, en lisant cette
fois les diagonales : « 4+4+0+0+4 = 3 ?? Ça devrait faire
12. Ça ne va pas.... » J’interviens pour lui demander ce qui
manquerait pour obtenir un 3 ? « Ça pourrait être 13 ? »
« Où serait la dizaine ? » « Est-ce qu’on reporterait comme
dans la multiplication traditionnelle ? 2+6+5+6 = 19. Ça
devrait faire un 9, mais si j’ajoute la dizaine du report, ça
devient 20 et j’écrirais un 0 comme résultat sous la diagonale...
OUI ! Il y a un 0. »
Et la voilà repartie dans une vérification minutieuse
de tous les résultats. « J’ai compris. » Une joie profonde
se lit sur son visage. Elle me demande un exercice pour
bien intégrer la technique. Elle arrive très rapidement au
résultat, que je lui propose de vérifier avec une calculette.
Mais je la vois se lancer dans une multiplication écrite
traditionnelle.

ET DANS MA CLASSE ?

Pendant qu’elle calcule, je m’introspecte. J’ai eu du
plaisir à la surprendre, de l’intérêt à la suivre dans ses cheminements,
de la satisfaction d’avoir pu trouver quelque
chose qui allait lui permettre de dépasser ses vécus antérieurs,
de la joie profonde de la voir s’ouvrir, se gonfler
d’énergie, de l’entendre m’exprimer son propre plaisir.
Mais nous étions en duo... Comment vivre la même chose
dans sa classe, avec 25 enfants en face de soi ?
Vous êtes expert dans votre matière, celui qui apprend
est expert de sa vie. Comment se faire rencontrer
vos deux expertises ?
Voilà la question qui m’est apparue comme fondamentale
dès ma première leçon, à l’École normale, et
pour laquelle je n’ai trouvé comme réponse qu’une indispensabilité
de créer un dialogue entre l’appreneur et
l’apprenant, chacun conscient de ses compétences et de
ses limites.