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J’étais institutrice en 5e primaire et, comme beaucoup
de mes collègues, je faisais écrire mes élèves. Et parmi
ces activités d’écriture, j’avais mis en place la production
de textes libres, avec beaucoup d’enthousiasme et de
confiance dans les résultats qu’allait produire cette
activité.

Des raisons qui m’ont poussé à mettre en place ce dispositif sont les suivantes :
• Je travaille en milieu populaire. Je pense que
l’écriture de textes fait peu ou ne fait pas partie
du monde familial des élèves. Une activité
qui permet aux élèves d’écrire leurs propres textes
participe, d’après moi, à la réhabilitation de l’écrit.
• Le monde de l’école est le monde de l’écrit : donner
aux enfants un accès personnel à l’écrit me parait
une condition nécessaire pour que l’enfant entre
dans la culture écrite de l’école.
• L’écrit permet de revenir sur ce qu’on a « dit », « pensé
 », « argumenté »… Ce retour sur ce qu’on a écrit
pour l’améliorer permet aux élèves de comprendre
ce qu’est le recul réflexif, si nécessaire dans les activités
scolaires.
• Enfin, les autres activités
d’écriture (atelier d’écriture, chantier
d’écriture) sont des activités
dans lesquelles les enfants rentrent
« pour faire plaisir à l’enseignant »
ou parce qu’ils se disent qu’ils vont
apprendre quelque chose. Dans
l’écriture d’un texte libre, exception
faite de l’obligation d’écrire, l’enfant
devient auteur de son texte et de ses
apprentissages.

FAIRE ÉCRIRE DES TEXTES LIBRES : COMMENT ?

Mes élèves écrivaient donc un texte, chaque matin,
pendant un quart d’heure, une semaine sur deux.
Aucune consigne particulière n’était donnée si ce n’était
de dater le texte écrit. Les élèves se mettaient seuls au
travail après dix minutes consacrées à l’installation
en classe. Je passais entre les bancs pour vérifier que
chacun était bien au travail. C’était l’occasion pour les
enfants de demander une idée de sujet d’écriture s’ils
étaient en panne d’inspiration. Je renvoyais la demande
au groupe ou je proposais moi-même un sujet.
Quand un enfant avait terminé d’écrire son texte
avant le quart d’heure attribué à l’activité, il était invité
à relire son texte pour l’améliorer. Je signalais la fin de
l’activité deux minutes avant la fin effective.
À la fin de la semaine d’écriture, les élèves devaient
choisir, parmi les cinq textes écrits, le texte qu’ils liraient
le lundi suivant devant la classe. Je leur demandais
de recopier le texte sur une feuille lignée, une ligne
sur deux et d’en préparer la lecture à haute voix.
Le lundi matin de la semaine suivante était consacré
à la lecture de chaque texte choisi par son auteur. Il
fallait compter environ une heure pour la lecture d’une
vingtaine de textes. Pendant les quatre matinées suivantes,
les enfants corrigeaient leur texte, de manière
individuelle. Ces corrections étaient essentiellement
des corrections orthographiques, parfois des corrections
de tournure de phrase.
Les apprentissages en orthographe étaient déterminés
en fonction des problèmes rencontrés par les enfants
dans leurs textes. Ils étaient donc invités à venir
m’expliquer leurs problèmes.
Certains de ceux-ci étaient alors traités collectivement
et débouchaient sur des activités d’apprentissage
formel du français (accord sujet/verbe, temps composés,
homonymes, pronoms, etc.). Chaque enfant corrigeait
cependant son texte seul, réinvestissant, correctement
ou pas, les notions travaillées dans les activités
précédentes. Le texte corrigé était recopié et placé dans
une farde.

FAIRE ÉCRIRE DES TEXTES LIBRES : ÇA COINCE !

J’ai eu ensuite l’occasion d’analyser de manière très
précise les rapports à l’écriture de certains de ces élèves :
en lisant chacun des textes produits par plusieurs enfants
sur une année scolaire, en interviewant ces mêmes
enfants qui donnaient alors leurs avis sur différents aspects
de la production de textes libres, en enregistrant
et en analysant ces propos. Grâce à ce travail réflexif,
j’ai identifié plusieurs malentendus [1] qui sont à l’origine
de rapports très contrastés à l’écriture. Ma pratique de
production de textes libres dans ma classe s’avèrerait
inégalement efficace et surtout socialement inégalitaire.
Dans la tête des élèves qui rencontrent peu l’écrit
dans leur famille, se sont ainsi construites des représentations
de ce qu’est l’écriture, bien éloignées des représentations
que je pensais mettre en place.

POUR LES ÉLÈVES, ET SURTOUT POUR LES ÉLÈVES ISSUS DE MILIEUX POPULAIRES

« Écrire un texte littéraire, c’est respecter des aspects
formels de l’utilisation de la langue. »

C’est sans doute à cause des aspects formels de mes
conseils, souvent liés à l’orthographe ou à la syntaxe
du français et très rarement liés à la situation
de communication mise en place (lecture orale d’un
texte choisi devant la classe) que des enfants (et pas
n’importe lesquels… souvent ceux issus de milieux
populaires) ont dit qu’ils écrivaient des textes libres
pour apprendre l’orthographe !

« Aucune démarche
n’est également
efficace pour tous
les enfants d’une
classe. »

J’étais institutrice en 5e primaire et, comme beaucoup
de mes collègues, je faisais écrire mes élèves. Et parmi
ces activités d’écriture, j’avais mis en place la production
de textes libres, avec beaucoup d’enthousiasme et de
confiance dans les résultats qu’allait produire cette
activité.

« Écrire un texte littéraire, c’est rechercher
l’originalité. »

Les textes qui racontent les activités les plus habituelles
des enfants des milieux populaires sont souvent
perçus comme des textes banals par les élèves
eux-mêmes, et par moi-même (les élèves y racontent
leur weekend, de manière purement factuelle). Alors
que Freinet disait donner la maitrise de l’écriture
aux élèves de milieux populaires, en laissant entrer
dans la classe la vie sociale et familiale des enfants,
cette introduction, dans des classes citadines, pose
plus de problèmes !
De plus, je n’explicitais pas
pourquoi un texte me paraissait banal ou pas (ce qui
n’est d’ailleurs pas évident !) mais les élèves percevaient
que leurs textes suscitaient moins d’intérêt
parce que leur sujet était plus banal que celui d’enfants
issus de milieux plus proches de l’école, culturellement.
Cette conception est pourtant erronée :
des faits excessivement banals peuvent être racontés
de manière littéraire et susciter ainsi l’intérêt du
lecteur !
« Relire et réécrire un texte littéraire, c’est utile pour
modifier les aspects formels de l’écriture. »

Les élèves, en relisant leurs textes, avaient un retour
réflexif sur leur acte d’écriture, mais essentiellement
pour corriger l’orthographe. Je les laissais très
démunis pour améliorer d’autres aspects de leurs
textes. Le retour était centré sur les aspects lexicaux
et syntaxiques de la langue, il ne provoquait ni
la recherche ni l’utilisation de procédés littéraires.
Mon dispositif ne didactisait aucun des aspects de
l’écriture littéraire et rien n’était proposé aux élèves
entre le premier jet et la réécriture.
« Écrire un texte littéraire, c’est un exercice scolaire
auquel l’élève se soumet »

Les élèves disposent de quinze minutes pour écrire
leurs textes. Ce temps très court, trop court ne permettait
pas à tous les élèves de s’investir dans la
tâche. Je pensais que les élèves reprendraient leur
texte écrit la veille pour l’améliorer le lendemain,
ce qu’aucun élève ne faisait. Certains écrivaient cependant
de plus longues histoires, en plusieurs épisodes.
Plutôt que de susciter un retour sur le texte,
cette segmentation du temps d’écriture a conduit les
élèves à écrire rapidement de courts textes, pas toujours
quand ils avaient envie de s’exprimer.
« Les sujets des textes et la manière dont ils sont lus
au public déterminent leur qualité »

Les élèves s’investissaient dans le choix et la lecture
de leur texte. Ils identifiaient bien la situation de
communication que constitue ce moment. Alors que
j’aurais aimé (sans que cette demande ne soit explicite)
que les élèves améliorent leur texte pour que
l’effet sur le lecteur soit plus contrôlé, c’est plutôt
dans la théâtralisation de leur lecture que les élèves
s’investissaient. Il n’y avait pas de moment de discussion
organisé après la lecture d’un texte, ce qui
ne permettait pas de discuter des différents aspects
qui avaient permis de rendre le texte plaisant. Pour
les élèves, un bon texte, c’était un texte bien lu et
dont le sujet était humoristique et/ou intéressant.

NE PLUS FAIRE ÉCRIRE DE TEXTES LIBRES ?

À la lecture de ce qui précède, on pourrait se dire
que je n’ai plus fait écrire de textes libres ou que j’ai du
moins changé du tout au tout le dispositif que j’utilisais.
Si j’y ai apporté quelques modifications, c’est surtout
mon regard sur mon travail qui a changé. Aucune
démarche, quelle qu’elle soit, n’est également efficace
pour tous les enfants d’une classe. Rester à l’affut des
malentendus qui peuvent se créer entre les élèves et
moi-même, et cela particulièrement pour les enfants
issus des milieux populaires est devenu une règle que je
m’impose dans chaque activité.

notes:

[1Pour éclairer le
lecteur sur ces
malentendus,
lire : J. Bernardin,
« Lire/écrire :
difficultés et
malentendus »
click.in.ua/Z5
et J. Crinon,
« Lire et écrire la
fiction : quelques
malentendus » in
Repères, n° 33,
61-79.