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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / TRACeS 214 - Pédagogie institutionnelle - Janvier & Février 2014 / Freinet, Oury dans l’enseignement supérieur, une gageüre ?

« Tenter Plus » est une classe coopérative
verticale dans le supérieur pédagogique en
sciences humaines. L’organisation, les techniques
et les activités fonctionnelles de la classe
Freinet sont adaptées à la situation de formation
d’enseignants. Des lieux de parole, des rituels et
des institutions de la pédagogie institutionnelle
sont utilisés de manière systématique.

La grille officielle prévoit que les deuxièmes
bacheliers suivent un cours de NTIC [1] à raison
de 30 heures sur l’année. Dans notre classe
coopérative, ce cours devient un atelier, un
atelier de production cinématographique.
Aux deux premières heures de ce temps de formation,
un contrat est négocié avec les étudiants. Ce dernier leur
propose une inscription au concours vidéo organisé par
le CAV [2]. Ils vont devoir réaliser un court métrage de plus
ou moins 10 minutes, ils pourront bénéficier d’un matériel
de semi-professionnel. Selon les années, un seul film
est produit ou, vu le nombre d’étudiants et les désirs
différents exprimés, plusieurs films ( jusqu’à quatre)
ont déjà été réalisés. Seuls les objectifs d’apprentissage
ne peuvent être négociés, c’est de ma responsabilité et
renvoie à mon statut. Produire un film nécessite de rédiger
un scénario, de filmer et enfin de monter. Avec des
étudiants qui ont peu, voire n’ont aucune expérience en
art de l’audiovisuel, dans un cours à 30 heures, le défi à
relever est exigeant, c’est une prise de risque, des balises
seront nécessaires.

QUAND LA PÉDAGOGIE DU DÉSIR OPÈRE

Le but de production, la réalisation du court métrage,
n’a jamais été contesté. Il en enthousiasme quelquesuns,
les férus de cinéma ; il fait peur à la majorité, car
« on ne maitrise pas les outils de réalisation », mais le
défi, l’attrait d’être derrière la caméra l’emportent. Et
puis on va réaliser pour de vrai, il y aura un jury composé
de professionnels du cinéma, le film sera peut-être
primé, il pourra être diffusé sur notre site [3]
Les contraintes suscitent plus de débats au sein de
la classe. Au départ dans le contrat, j’impose la réalisation
d’un documentaire sur une thématique en lien avec
le programme de sciences sociales du secondaire et ce
documentaire doit aider à susciter le questionnement
chez les élèves. Certains souhaitent plutôt réaliser une
fiction, d’autres parlent de docu fiction… Cela permet
d’aborder la typologie des types de réalisation possible,
de ce qui les distinguent et d’observer qu’aujourd’hui le
mélange des genres est redoutable si on n’y prend pas
garde.
L’important est qu’ils argumentent, que nous
clarifiions. Puis, on passe à la décision par un vote à la
majorité simple. L’inscription dans le programme de
sciences sociales est assez large et laisse le champ libre
à l’immensité des possibles, ils y adhèrent. Il faudra
néanmoins en prendre connaissance et l’interpréter au
mieux. Susciter le questionnement, ils ont déjà appris
depuis l’année précédente que c’est bien nécessaire si
on veut mettre l’élève en recherche. Mais les mettre
en position d’entrainer les élèves du secondaire à se
poser de vraies questions sur le monde, sur la société
passe par un travail similaire avec eux, les étudiants.
Ce n’est que si les étudiants pratiquent le questionnement
à leur niveau qu’ils seront capables de le pratiquer
avec leurs élèves. Oury dirait : « Ne rien dire que nous
n’ayons fait. » L’envie de faire passer des messages, de
provoquer des ruptures dans les représentations avec la
manipulation de la caméra et les techniques de montage
titille plus d’un étudiant. Par le tâtonnement, en
maniant la caméra et le décryptage de certains extraits
vidéos, les étudiants se rendent compte très vite qu’on
peut faire dire tout et n’importe quoi à quelqu’un avec
quelques effets de tournage et de montage. C’est pourquoi,
nous avons besoin d’un garant des objectifs, une
des nombreuses responsabilités instituées, l’étudiantresponsable
recentre les propos : « Le but n’est pas de
manipuler, mais de susciter le questionnement. »
Enfin le choix de la thématique nécessite également
quelques échanges et argumentations. La première
année de ce projet, nous avons travaillé sur les réseaux
sociaux, le film s’intitulait « Facebooked » ; la deuxième
année, c’est la pauvreté qui nous interpelait et cela a
donné « Dé’Rails », qui a reçu le premier prix. À l’atelier
socio, une année j’ai abordé les « institutions totales »
du sociologue Goffman, les étudiants ont dès lors voulu
travailler sur les centres fermés et « Barbelés maudits
 » est né. Cette année ce sont les inégalités scolaires
qui ont retenu notre attention, un cru de quatre courts
métrages : « Des deux côtés du miroir », « Une chance sur deux », « Nouvelle donne » et enfin « Pile ou face ».

DES RESPONSABILITÉS À PRENDRE, À INVENTER…

Dans la classe coopérative du supérieur, on ne parle
pas de métiers comme en primaire, mais de responsabilités.
Réaliser un film demande une solide organisation,
il faut créer une équipe de scénaristes, instituer des
responsables caméra et preneurs de son et enfin, une
équipe tournage. Certains pensent qu’il serait indispensable
que le court métrage soit accompagné d’un dossier
pédagogique : « Si on veut que le film soit utilisé par des
enseignants en poste, on doit expliquer le contexte, proposer
des pistes pour aller au-delà du questionnement et
réaliser la démarche de recherche de A à Z. » Une équipe
dossier pédagogique se constitue.
Un calendrier avec des échéances est planifié, le responsable étudiant veille à interpeler les différents groupes de travail. Entretemps,
en conseil, des demandes de structuration sont faites, il
m’arrive d’en proposer, par exemple sur les angles narratifs,
la loi des 180° (essentielle pour la continuité visuelle),
le split screen (écran divisé en plusieurs cadres)
pour certaines scènes en parallèle
lorsque je vois que cela
pourrait aider les étudiants à
avancer. Certains étudiants demandent
de l’aide, d’autres en
proposent, c’est incroyable les
ressources qui apparaissent !
Ils recourent également aux
apprentissages qu’ils ont dans
d’autres temps pour nourrir
leurs projets. Par exemple, la
thématique des inégalités scolaires
a été choisie l’année dernière,
car en atelier socio et en
projet Tandem [4], les étudiants
ont été confrontés aux publics
du différencié d’une école située
à 1 à l’échelle Robin des
Bois. Dans ce cadre-là, ils ont
également, à partir d’un portefeuille
de lectures, découvert
des extraits de Bourdieu, de
Lahire et des textes de Noëlle
De Smet. Les étudiants comprennent
vite l’intérêt de vivre
dans un système intégré, c’està-
dire un espace-temps où les
différentes activités sont articulées
entre elles et non pas
juxtaposées, où chacune est au
service d’objectifs communs.
Un système global qui donne
sens à ce qui est vécu et aux
apprentissages. Au conseil de
l’atelier, on rend compte de
ses responsabilités et il arrive
qu’une responsabilité mal tenue
demande une réparation
ou que de nouvelles responsabilités
soient nécessaires alors
on invente, on institue.

QUAND L’ENSEIGNANT PERD LA MAIN !?

Dès que le contrat est signé,
je perds la main, c’est à eux de
présider les différents temps
qui vont être nécessaires à la
réalisation. Tantôt ils sont en
autonomie, tantôt je suis présente
avec eux, à côté d’eux ;
des rapports des temps de travail sont systématiquement
rédigés.
Cette expérience me conduit toujours à une grande
satisfaction. Je suis épatée par la production des étudiants,
par les échéances qui sont tenues,
par la passion qu’ils y mettent.
En fin d’année scolaire, que leur
film ait été primé ou non, ils sont
fiers de le montrer aux 1res, aux 3es
et à leurs professeurs. Les yeux des
1res pétillent déjà d’envie. D’année
en année, je peaufine mon contrat,
mon dispositif grâce aux étudiants qui ont apporté leur
pierre à l’édifice. Quand le cadre est posé, quand ce qui
est négociable ou non est clair, la porte de la créativité,
du sens des apprentissages, du rapport au savoir se
transforme, nous naviguons entre « institué » et « instituant
 », entre ce qui est donné (décrit dans le contrat)
et ce qui est à construire ensemble. Il y a bien un pilote
dans l’avion, mais ce n’est pas celui ou celle qu’on croit.
La boussole indique le Nord, mais ce n’est pas une destination
obligatoire.

4 Perspective
selon laquelle
objets et personnages
sont filmés
et qui influe sur
notre perception
de la scène.

notes:

[1Nouvelles
Technologies de
l’Information et de
la Communication.

[2Centre
Audiovisuel de la
ville de liège.

[3www.tenterplus.
be.

[4Récit sur ce projet
dans le TRACeS
216, patience !