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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / TRACeS 220 - Entrepreneurial - Mars & Avril 2015 / Teach for Belgium : aux sources de l’origine US

Teach for Belgium, une ASBL lancée en Belgique l’an dernier, sélectionne et forme de jeunes diplômés fraichement sortis de l’université pour leur offrir un contrat de deux ans dans une école défavorisée en Communauté Wallonie-Bruxelles. Objectif ? Réduire les inégalités. TRACeS de ChanGements a tenté d’en savoir plus en recherchant des éléments de réponse du côté du projet initial, aux États-Unis.

Voici six mois maintenant que les premiers enseignants sélectionnés et formés par « Teach for Belgium » travaillent dans des écoles, aux quatre coins de Bruxelles et de Wallonie. Soutenue dès le lancement du projet par les pouvoirs publics, les médias et le secteur privé, l’ASBL n’a connu que de rares critiques (une carte blanche de CGé et une autre de quelques professeurs de l’UCL). Or, Teach for Belgium n’est que l’antenne d’une organisation mère, Teach for All (lancée en 2013), présente dans pas moins de 35 pays de par le monde. Tout a commencé de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis où Teach for America (TFA) a vu le jour en 1990. Là aussi, lors du lancement, l’organisation est plébiscitée par tous. Aujourd’hui, TFA ce sont plus 10 000 enseignants dans les écoles américaines et un budget qui s’élève à plus de 190 millions de dollars. Jusque-là tout va bien ? En fait, pas vraiment. Depuis quelques années, des voix américaines s’élèvent pour dire tout le mal qu’elles en pensent. Anciens professeurs engagés par TFA, cercles d’étudiants d’universités, journalistes et chercheurs universitaires critiquent le projet.

Au détriment des pauvres

Fondée par Wendy KOPP’S, l’ASBL américaine envoie déjà, lors de sa première année de fonctionnement, 500 enseignants travailler dans des écoles. Le chiffre des 10 000 a aujourd’hui été dépassé. Tant l’argent public que privé suit. Le concept est simple et efficace. L’objectif annoncé l’est tout autant. Il s’agit d’amorcer un changement radical en plaçant, pour une durée de deux ans, des jeunes « leadeurs » dans des écoles des quartiers pauvres afin de leur offrir un enseignement de qualité qui doit leur permettre de sortir de la pauvreté. Car pour les dirigeants de TFA, c’est la mauvaise qualité de l’enseignement qui explique les inégalités sociales.
Les candidats, sélectionnés parmi plusieurs milliers qui viennent de sortir des plus prestigieuses universités américaines, suivent une formation ultra intensive pendant l’été. Une formation qui inclut des préparations de leçons, des récits d’expériences d’autres enseignants et encore du « management de gestion de classe. » Cependant, plusieurs recherches démontrent que la formation initiale des enseignants TFA est trop courte. Conséquences ? Les résultats des élèves s’en ressentent. Dans leurs recherche [1], Ildiko LACZKO-KERR et David C. BERLINER, respectivement chercheurs au département de l’enseignement et à l’université d’Arizona, montrent que les élèves qui ont eu un enseignement dispensé par un enseignant formé obtiennent des résultats nettement supérieurs (de l’ordre d’une avance équivalente à deux mois dans l’enseignement primaire) à ceux qui ont eu un enseignant sans formation ou un enseignant TFA. Ce qui amène les deux chercheurs à dire que « les programmes traditionnels de préparation des enseignants semblent avoir pour conséquence des effets positifs sur les résultats des enfants défavorisés de l’enseignement primaire. Les politiques actuelles, qui permettent à des enseignants sous-qualifiés, en ce inclus ceux du programme TFA, de travailler avec les enfants qui ont le plus de difficultés, ont des consé-quences négatives. Des politiques de ce genre augmentent les différences de ré-sultats entre les enfants pauvres, souvent d’origine immigrée ou de minorités, et les enfants issus de milieux plus avantagés. »
D’autres recherches [2] arrivent à la même conclusion. À en croire Julian VASQUEZ HEILIG de l’Université du Texas et Sun JIN JEZ [3] de l’Université d’État de Californie, le programme « n’est rien d’autre qu’une diversion loin des véritables politiques qui pourraient changer la donne. » C’est ce qui amène Andrew HARTMAN [4], professeur d’histoire à l’Université de l’État d’Illinois, à dire que « TFA n’a pas de raison d’exister si ce n’est pour s’assurer que les enfants pauvres s’adaptent au régime connu sous le non de la méritocratie américaine. (…) TFA plaide pour le système des tests standardisés et généralisés. » Une manière, d’après lui, de pouvoir mieux contrôler les enseignants et de pouvoir les payer au mérite.
Pourquoi ? « Ils considèrent aussi que si les enseignants sont confrontés aux “forces du marché”, telles que le salaire sur mérite et l’insécurité de l’emploi, ils travailleront plus dur afin d’améliorer l’enseignement qu’ils offrent à leurs élèves. » Pour HARTMAN, tout ceci fait partie de ce qu’il appelle « le mouvement de réforme de l’éducation. (...) TFA fait partie d’un mouvement néolibéral et conservateur qui est à l’avant-garde du consensus consistant à déterminer le rôle que joue l’enseignement public – mais aussi les enseignants de ces écoles – dans une société inégale. »

La vie après Teach for...

Le jeune diplômé fait professeur TFA s’engage pour une période de deux ans. HARTMAN explique que cette manière de procéder ressemble fortement à « l’archétype du volontarisme libéral ». Julian VASQUEZ HEILIG et Su JIN JEZ précisent dans leur recherche qu’après la fin des deux ans, 50 % des enseignants quittent de toute façon l’école. Un chiffre qui passe à 80 % à la fin de la troisième année.
La question de l’après TFA se pose donc. Certaines entreprises reconnaissent publiquement leur intérêt pour la formule, annoncée dès le départ comme une chance pour ces jeunes diplômés de faire leurs preuves avant de postuler pour un poste haut placé. Un article publié sur le site américain Business Insider en octobre dernier raconte l’histoire d’un enseignant de TFA engagé, comme plus de 100 autres l’ont été, par la compagnie Google. Et la porte-parole de Google d’expliquer pourquoi ils adorent engager des gens qui sont passés par le pro-gramme : « Les enseignants TFA doivent coacher leurs élèves dans un environnement où la motivation ne va pas toujours de soi. Ils doivent aussi résoudre des problèmes très complexes qui demandent de la patience, de la persévérance et un engagement – des choses qui sont importantes chez Google. » Le journaliste du Business Insider précise aussi que le professeur TFA devait « inventer des moyens de mesurer sa performance lorsqu’il enseignait, de la même manière, chez Google, il devra s’autoévaluer via le système d’Objectif et de Résulats Clés de Google, par le biais duquel les employés se donnent une palette d’objectifs. »
Aussi, d’après la recherche d’HEILIG et JEZ, l’objectif est aussi de préparer l’élite qui pourra demain intégrer les instances de décision et de réforme de l’enseignement : « Un nombre important d’enseignants TFA ont quitté leurs classes après le contrat de deux ans et ont trouvé une place où ils peuvent jouer un rôle influant sur les politiques éducationnelles. »
C’est ainsi qu’on les retrouve dans les pouvoirs organisateurs des écoles jusqu’aux bureaux du Congrès américain. « De plus, TFA dépense des centaines de milliers de dollars en lobbying afin d’obtenir des accords gouvernementaux ou des politiques publiques qui soient favorables à l’organisation », précisent encore les deux universitaires.

Un cout pour la collectivité

Que sait-on d’ailleurs des finances de TFA ? Julian VASQUEZ HEILIG et Su JIN JEZ précisent dans leur recherche que sur les dix dernières années, TFA a reçu quasiment un demi-milliard de dollars de sources privées. Un tiers de cet argent provient de budgets locaux ou fédéraux débloqués pour soutenir TFA pour le boulot qu’ils font pour la collectivité. Le deuxième tiers provient de donations privées et de corporations (argent déductible des impôts) et enfin, un tiers provient de fondations privées. « Nos calculs montrent que le cout total d’une recrue TFA peut facilement atteindre 70 000 dollars. (...) Vu le turnover important des professeurs TFA, le cout récurent d’engagement de 100 nouvelles recrues TFA est très cher pour la société – quelques 6 millions dollars de plus que pour engager 100 professeurs non TFA. »
On l’aura compris, derrière un discours et un fonctionnement bien rodés, Teach for America pose question. Mais là où, aujourd’hui, TFA continue sa croisière aux États-Unis, en Belgique, le projet n’en est qu’à ses débuts.
Or, rien ne permet de dire que ce n’est pas autre chose que la copie conforme du projet américain. Si c’est le cas, il y a de quoi être inquiet. Du coup, il est encore temps pour le pouvoir politique et les directeurs d’école en Wallonie et à Bruxelles d’y mettre fin en refusant toute collaboration.

notes:

[1I. LACZKO-KERR & D. C BERLINER, « The effectiveness of « Teach for America » and other under-certified teachers on student academic achievement : A case of harmful public poli-cy », 2002. (http://epaa.asu.edu/ojs/)

[2L. DARLING-HAMMOND, D. J. HOLTZMAN, S. J. GATLIN & J. V. HEILIG, « Does teacher preparation matter ? Evidence about teacher certification », Teach for America, and teacher effectiveness », 2005. (même site)

[3J. VASQUEZ HEILIG, S. JIN JEZ, « Teach for America. A return to the evidence », National Education Policy Center, 2014.

[4A. HARTMAN, « Teach for America : The Hidden Curriculum of Liberal Do-Gooders », Ja-cobin, 2011. (https://www.jacobinmag.com/2011/12/teach-for-america/)