Le travail en ateliers libres, coopératifs et permanents, était la base des activités de la classe : une manière de vivre ensemble et d’apprendre intensément, tout naturellement.

Après avoir travaillé quinze ans dans l’enseignement spécial (sept ans avec des infirmes moteurs cérébraux et huit ans avec des enfants débiles modérés), j’ai été réaffectée dans l’enseignement ordinaire où j’ai travaillé durant vingt-sept ans. Trois ans avec des enfants âgés de deux à quatre ans, ensuite vingt-quatre ans avec des enfants de quatre à six ans. À présent, je prends le temps de mettre par écrit ce que j’ai vécu avec les enfants en décrivant tous ces moments de travail intense et en évoquant le plaisir à vivre ensemble.
La journée démarrait à 8 h 30 par un entretien libre, durant lequel les enfants qui le souhaitaient pouvaient s’exprimer librement. J’avais l’habitude de noter (très rapidement) les paroles et les conversations des enfants dans un petit cahier (qui était pour moi un véritable outil de travail). Au début de l’année, c’est moi qui donnais la parole aux enfants et puis, très rapidement, ceux de troisième maternelle qui se sentaient prêts pouvaient donner, à tour de rôle, la parole aux autres. Un moment que les enfants appréciaient beaucoup, tant celui qui donnait la parole que ceux qui pouvaient la prendre.
À 9 h, commençait le travail en ateliers libres, les enfants choisissaient leur(s) ateliers(s) : ateliers peinture, dessin-écriture (dans un petit cahier ou sur feuilles volantes), bibliothèque, prêt de livres, jeux symboliques (poupées, magasin, déguisement, ferme...), créations mathématiques, construction, eau, découpage-collage, travail de la terre, ordinateur (traitement de texte).
Vers 10 h, 10 h 15, suivant le travail des enfants, on rangeait les ateliers tous ensemble (ceux qui avaient fini les premiers aidaient les autres). Puis c’était la collation, assis à table, dans la classe, car je demandais aux enfants d’apporter essentiellement des fruits que j’épluchais avec eux.
Après la récréation, à 11 h, avait lieu la mise en commun du travail réalisé dans les ateliers. Moment très important où le travail de chacun ou de chaque groupe est présenté à toute la classe et où de nombreux apprentissages se mettent en place ; où les découvertes, constatations, questions de chaque enfant, où les interactions entre enfants font la richesse de ces moments. Certaines découvertes surgissaient parfois de manière inattendue.
À 11 h 30 débutait un moment collectif dont le contenu variait d’un jour à l’autre. Le lundi, c’était un plan de travail pour la semaine et l’organisation du travail. Les autres jours, selon les circonstances : correspondance (lecture d’une lettre qu’on venait de recevoir ou réponse à la lettre des correspondants) ; lecture d’un livre et conversation ; comptines, poèmes, chants ; psychomotricité.
À 12 h : diner, récréation.
À 13 h 30 : poursuite du travail en ateliers libres.
14 h 40 : lecture d’un ou plusieurs albums, rangement collectif de la classe.
15 h 30 : retour.

À propos des ateliers
Les ateliers étaient libres, c’est-à-dire que les enfants choisissaient leur atelier, décidaient ce qu’ils allaient réaliser seuls ou avec d’autres. Ils avaient la possibilité de travailler dans le même atelier, autant de fois qu’ils le souhaitaient. Chaque atelier avait ses règles propres. Les ateliers étaient permanents, c’est-à-dire qu’ils étaient ouverts tous les jours (matin et après-midi). Les ateliers étaient coopératifs, c’est-à-dire que c’est ensemble qu’on apprenait avec ses pairs et qu’on s’entraidait. C’est à plusieurs qu’on apprend tout seul.
Non, les enfants ne s’y sont jamais ennuyés, au contraire, lorsque je parlais un peu trop, ils m’interrompaient en me disant : « C’est quand qu’on peut aller travailler dans les ateliers ? »
La parole, le dessin, l’écriture, la peinture, les constructions ne deviennent expression libre et personnelle qu’avec le temps. Il y a tout un travail d’essais et erreurs, de tâtonnements, qui doit se mettre en place avant qu’un travail personnel ne surgisse et que des réalisations riches et créatives n’apparaissent.
Pour cela, il faut prendre le temps, il faut donner du temps aux enfants, suffisamment de temps pour qu’ils puissent répéter leurs expériences autant de fois qu’ils le désirent, dans un climat de confiance et d’ouverture.
L’institutrice instaure le cadre c’est-à-dire : l’organisation du travail en ateliers dans l’espace et dans le temps. Dans ce cadre, les enfants jouissent d’une grande liberté (choix, tâtonnements seuls, en groupe, échanges entre les enfants, libre circulation…) qui les aide à se construire.
Voici ce qu’en dit Jean Astier, instituteur maternel, membre de l’Icem [1] :
« Quel que soit l’âge des individus qui apprennent, l’important est d’aider à l’appropriation de langages pour s’exprimer, communiquer et comprendre le monde. La sobriété est la bienvenue car une trop grande diversité d’entrées et d’outils peut avoir un effet de dispersion et nuire à la concentration sur l’essentiel : l’acquisition et la maitrise de langages. Dans notre monde croulant sous l’excès de sollicitations, évitons la surenchère de propositions d’ateliers divertissants ou de consignes stériles. Sous prétexte de diversifier les situations, les techniques ou les outils, les enfants sont distraits, décentrés de leurs propres recherches, dissipés dans leur démarche auto-formatrice.
...En maternelle, l’enfant commence un lent cheminement durant lequel il va se former, se construire, acquérir des langages en dissociant puis en organisant, peu à peu, le conglomérat des savoirs, des pensées et des sensations.
...Contraindre à faire pervertit le désir et donne de médiocres résultats. Entre 2 et 6 ans, les enfants découvrent l’univers et l’humanité avec intérêt et assez de tonus pour souhaiter les conquérir avidement. Leur désir d’investir le monde est si prégnant qu’il est inutile d’imposer une quelconque activité. Spontanément, les petits humains agissent à se construire. [2] »

Et quand des difficultés surgissaient ?
On en discutait, tous ensemble on essayait de redéfinir « qu’est-ce que cela veut dire, travailler en ateliers libres ? ». On rappelait les règles de base :
- On termine ce qu’on a choisi et commencé : avant de changer d’atelier, les enfants m’appelaient. Si nécessaire, je les encourageais à terminer, à compléter, à améliorer, à enrichir le travail commencé ;
- On travaille dans le calme, en respectant les autres, le travail des autres et le matériel de la classe.
Ou les règles propres à un atelier :
- Pour peindre, on met un tablier ;
- Les livres de la bibliothèque ne sont pas des jouets, on tourne doucement les pages, on regarde les grands albums sur la table, on prend le temps de regarder, raconter…
Souvent, aux dires des visiteurs que nous accueillions dans la classe, le calme était présent pendant le travail en ateliers car les enfants étaient « pris » par leur travail, ils étaient vraiment « dedans », ils s’y investissaient à fond.

Et pour nourrir, enrichir tout ce travail en ateliers, il y avait :
- de nombreuses sorties (cinéma, théâtre, exposition…) ;
- notre correspondance collective et individuelle avec une classe de Banneux puis de Bruxelles ;
- La réalisation d’un journal scolaire qui paraissait plus ou moins douze fois par an ;
- La lecture d’histoires, d’albums. Dans notre bibliothèque, sont proposés des livres, pas trop nombreux, choisis avec soin, tant pour le texte que les illustrations, ils sont lus de très nombreuses fois, ce qui débouchait souvent sur des « conversations » très riches ;
- des projets-théâtre, créations collectives, présentées à un large public.

Au cœur de la classe
Étaient présents : la créativité (pas seulement dans les activités artistiques mais dans tous les domaines), l’imagination et le langage (tout naturellement, on communique aux autres ce qu’on vit, ce qu’on fait, ce qu’on pense, ce qu’on ressent et cela tout au long de la journée).
À l’entretien libre du matin, pendant les ateliers, pendant la mise en commun, sans oublier tous les petits moments de la vie quotidienne si importants (enfiler un manteau, se laver les mains, se moucher, aller aux toilettes, rattacher son pantalon, enlever un pull…).
En vivant intensément le travail en ateliers libres… tous les jours de la semaine, toutes les semaines et toute l’année, les enfants se montrent prêts à entrer en première primaire. Ils ont acquis suffisamment de maturité, de confiance, d’autonomie, de concentration, de désir d’apprendre (dans tous les domaines et pas uniquement à lire et calculer).
Dans l’idéal, le travail réalisé en première année primaire devrait pouvoir être la suite du travail entamé en maternelle, et non un commencement (d’on ne sait trop quoi !) avec comme sous-entendu, « ils ne savent rien », ou « maintenant les choses sérieuses commencent ». Non, les choses sérieuses commencent à la naissance et bien avant même.
Chaque enseignant a pour mission d’accueillir et de prendre l’enfant là où il est arrivé et non là où il devrait être, et de continuer la route avec lui, ce qui supprime la notion d’échec.

Si l’on peut conclure...
Au fil des ans, j’ai appris à me donner de plus en plus de libertés, fuyant les chemins tout tracés, la banalité, les futilités, les contraintes inutiles... Cela ne s’est pas fait sans conflit avec la hiérarchie.
J’ai progressivement abandonné tout ce qui était inutile, pour donner toute mon énergie à l’essentiel, c’est-à-dire :
- Une relation vraie avec les enfants dans le respect de leur vitalité, de leur personnalité, de leurs forces et leurs difficultés, de leurs propres démarches d’apprentissage ;
- Une écoute attentive des enfants et cela à tous les moments de la journée ; que de paroles importantes surgissent quand on ne s’y attend pas !
- La possibilité pour chaque enfant d’entrer dans un processus de créativité où il pourra faire l’expérience d’une réussite et non d’un échec et d’une démarche de travail d’où seront bannis la performance et le rendement.
Au cours de toutes ces années de travail, j’ai vécu avec les enfants des moments de travail intense, de recherches, de tâtonnements, de création, de coopération et de plaisir à vivre ensemble.

notes:

[1Mouvement Freinet français.

[2“Moins d’ateliers pour mieux travailler”, blog de Jean Astier, icem-pedagogie-freinet.org