Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / TRACeS 225 - Enseigner c’est politique - mars-avril 2016 / Relation familles-écoles : une logique de normalisation ou une logique de changement de l’école ?

Depuis 2009, un décret légitime le rôle des associations de parents comme partenaires [1] sur le plan collectif. Une association de parents a le droit de voir le jour dans chaque école. Politiquement, ça change tout, enfin, en principe.

Implication individuelle ou participation collective ?

Dans les propos des enseignants, des directions d’école, des pouvoirs organisateurs, des syndicats, des chercheurs, des politiques, de travailleurs sociaux et de responsables d’associations, tout comme dans les textes légaux, les parents sont tour à tour considérés dans l’école, hors de l’école, avec l’école, absents de l’école (démissionnaires) ou encore trop dans l’école (intrusifs). Pourtant, tous s’accordent sur l’objectif de faire des parents des partenaires, de construire une alliance éducative et de lutter contre une certaine tendance des parents à être des consommateurs d’école. Ces qualifications ne sont pas neuves. Plus de 50 ans de recherche francophone (Belgique, France, Suisse, Canada) sur cette question épineuse du malentendu entre les familles et l’école alimentent les réflexions d’aujourd’hui sur la place des parents.
Tous les acteurs de l’école ne parlent cependant pas de la même participation parentale : il y a l’implication parentale individuelle et la participation parentale collective. Et cette distinction fait toute la différence.

Contrôle

L’implication parentale individuelle et relationnelle [2] à laquelle certains acteurs de l’école appellent s’appuie bien souvent sur des critiques, notamment celles de l’incapacité des parents à tenir un rôle soutenant l’école et ses codes. Il est reproché aux parents leur incapacité à suivre « comme il faut » les devoirs et à respecter les besoins primaires pour préparer la journée scolaire comme mettre leur enfant au lit tôt, préparer des repas sains, etc.
L‘École exerce une forme de contrôle sur la famille en cherchant à la formater aux attentes de l’école. Cette forme de soutien individuel à la parentalité entend éduquer le parent à son métier de parent d’élève en s’assurant que les codes scolaires soient connus et que le parent s’y conforme pour soutenir l’école dans sa tâche éducative. On cherche à modeler les familles.

Changer l’école avec tous les acteurs

La participation parentale collective sort de la logique de l’école qui demande exclusivement aux parents de soutenir le fonctionnement de l’école. Ici, ce qui est mobilisé pour le changement dans l’école, c’est le soutien et l’accompagnement des parents afin qu’ils puissent exprimer des besoins de nature collective : structurellement, dans les écoles, les parents doivent pouvoir exercer leur droit à l’expression, aux établissements d’assurer l’exercice de ce droit pour pouvoir construire ensemble des réponses adaptées. Dans cette logique, ce sont les portes de l’école qui sont remodelées pour laisser entrer les parents sans renier leurs spécificités. Ce qui relie parents et enseignants, c’est un intérêt commun et premier qui se nomme « bienêtre et réussite de tous ».
C’est l’implication collective des parents dans un système de démocratie participative qui est ainsi promue : associations de parents et Conseils de participation en sont les instruments, et ce dans tous les milieux socioéconomiques [3].
Si l’école a besoin de faire passer un message vers les familles (expliquer et éveiller à la forme scolaire diront certains), les familles ont également un message à faire passer vers l’école : expliquer et éveiller aux formes familiales diverses et variées ainsi qu’aux nouveaux besoins des familles.
Une étude de 2009 de la CGé relayait bien l’expression de ce besoin « de créer un vrai partenariat avec l’école : certaines familles populaires n’ont pas la notion de participation à des forums ou réunions de négociation entre parents et école en vue de mener des projets éducatifs de concert. La responsabilité est totalement confiée à l’école qui devient ainsi la seule responsable à bord… avec tout le poids des attentes qui s’en suit ! Ainsi, il est important d’initier certaines familles à cette prise de décisions aux côtés de l’école, à travers des activités valorisantes et moins formalisées que les réunions des parents  » [4]. Les parents entendus dans cette étude expliquent leurs besoins d’être informés, de voir, de comprendre, d’avoir des relais et de pouvoir créer un vrai partenariat avec l’école.

Le levier de changement

Question délicate : comment l’équipe éducative et les parents peuvent-ils construire un jugement positif et constructif sur l’éducation et l’instruction tant dans la sphère familiale que scolaire ?
Chacun des partenaires doit connaitre et comprendre les difficultés rencontrées par ces deux lieux de vie de l’enfant, auquel il conviendrait même de rajouter les acteurs socioéducatifs agissant dans le 3e milieu de vie de l’enfant (écoles de devoirs, opérateurs d’accueil extrascolaire, personnel des garderies scolaires, etc.). Idéalement, l’enfant ne devrait pas se sentir partagé entre des manières d’être et de faire qui s’opposent.
La recherche de l’intérêt individuel par un dialogue respectueux entre l’enseignant et le parent (pour la réussite scolaire et le bienêtre de l’enfant) et la construction collective par la coopération d’un intérêt commun (pour le bienêtre pour tous et la réussite de tous) doivent aller de pair.
Les associations de parents, ou toute autre forme de collectif sont le lieu de cette construction d’intérêts collectifs des parents vis-à-vis de l’école.

Une légitimé acquise

La légitimité des associations de parents et de leur comité élu démocratiquement par les pairs ne se pose pas. À la question de la mobilisation de certains et pas d’autres, les réponses sont aussi variées que les situations d’école ou les motivations de l’engagement dans une association de parents. Les associations de parents se préoccupent de la vie collective et du bienêtre : hygiène, conditions de prise de repas, projets de cantine locale et durable, accessibilité écologique, sécurité routière, aménagement des cours de récréation, amélioration des conditions d’accueil dans les garderies, installation d’une ludothèque ou d’une bibliothèque. Les questions scolaires comme les devoirs, les punitions, la violence, l’exclusion, l’orientation ne sont pas en reste. Tous les parents partagent le souci d’une école de qualité pour chacun. Toutefois, le problème de la pénurie de place se trouve exacerbé dans certaines zones, comme à Bruxelles où l’on sait que l’accès aux écoles est problématique, et ce dès la maternelle.

Conflits

Des Associations de parents, au travers de leurs questionnements, interrogent le système. Toutes ces questions traitées par les parents collectivement participent aux changements des écoles et du système éducatif : les parents sont donc bien dans l’action politique. Mais nous ne sommes pas naïfs, les changements dans les écoles ne se font pas d’un coup de baguette magique. Ces questions de parents peuvent rendre les relations tendues avec l’équipe éducative : si certains parents ne posent pas de questions qui fâchent, d’autres en revanche dérangent en pointant un système défaillant dans lequel les enseignants se sentent jugés par des parents.
Les critiques et les réticences face à la participation parentale collective sont à l’image même de l’organisation des écoles. L’École, comme institution, fonctionne exclusivement sur un modèle de relation individuelle : le prof seul face à ses élèves, le parent seul face aux profs, le prof seul face aux parents, le directeur seul face aux profs... Et s’il existe dans les écoles, une place pour la participation collective des parents et des élèves, rien n’est prévu pour celle des enseignants. C’est sans doute à ce déséquilibre qu’il faut remédier.

Des positionnements individuels aux enjeux collectifs

Si la situation actuelle n’est pas simple, renoncer au collectif en ne misant que sur la relation individuelle risque d’encore renforcer les inégalités du système. En effet, pour un parent, l’exercice de son pouvoir individuel d’influence le plus facile, c’est de choisir ou de quitter une école, à l’image du parent client qui fait son marché scolaire. Le plus difficile, c’est d’essayer de modifier l’école collectivement, en participant aux organes de consultation, en l’occurrence, en FWB, aux Conseils de participation et en première ligne au développement d’associations de parents. Les questions pouvant apparaitre comme gênantes ou intrusives quand elles sont posées à titre individuel peuvent devenir intéressantes et constructives quand elles sont travaillées collégialement dans des organes collectifs.
La FAPEO défend une école émancipatrice pour tous et si, sur le terrain dans nos associations de parents, il n’y a pas toujours cette conscience collective, nous amenons toujours les associations de parents à réfléchir aux enjeux collectifs. Les débats sur la régulation des inscriptions en sont l’exemple le plus frappant ! La construction d’une position commune avec nos associations de parents a été un long parcours et a nécessité un travail considérable pour faire prendre conscience des inégalités liées à l’accès à l’école.

notes:

[1Décret portant sur les Associations de parents du 30 avril 2009, www.gallilex.cfwb.be/document/pdf/34365_000.pdf

[2Georges Fontinos, L’état des relations école-parents. Entre méfiance, défiance et bienveillance, ESPE, Lyon, 2014.
www.fapeo.be/wp-content/analyses/analyses%202010/part_parent_preca.pdf

[3Johanna de Villers, Le traitement différencié des élèves de milieu populaire, étude de la FAPEO, 2010, www.fapeo.be/wp-content/Etudes/Etude_2010.pdf

[4Annick Bonnefond, A l’école des familles populaires. Ière partie. Lever les malentendus pour comprendre et être compris, Changements pour l’Egalité, décembre 2009, p. 26.