Presque trente ans de carrière en tant qu’institutrice maternelle et vous n’avez jamais enseigné dans une troisième année. Comment expliquez-vous cela ?
Lors de mes stages, pendant mes études, c’est le niveau que j’avais préféré ! J’ai adoré cette relation qu’on pouvait avoir avec les plus grands, cette autonomie qu’ils ont déjà. Je n’avais qu’une hâte, avoir ma propre classe avec cette tranche d’âge !
Mais la réalité sur le terrain ne l’a pas permis tout de suite. Lorsqu’on est jeune enseignante et qu’on arrive la « dernière » dans une école, on prend ce qu’on veut bien vous donner. Et les classes d’accueil et de première avec ces enfants qui ne sont pas toujours propres, qui pleurent souvent beaucoup lors des rentrées, et à qui il faut enseigner tous les petits gestes au quotidien, ne sont pas le premier choix des collègues. J’ai donc démarré avec les petits de 2 ans et demi et finalement, je ne les ai plus quittés. Souvent, je « monte » avec ma classe d’accueil en 1re ou en 2e année, mais comme dans l’établissement où je travaille, on « éclate » les groupes — classes à l’entrée en 3e, je reprends en charge, à nouveau, les plus jeunes.

Mais vous pourriez, à votre tour, faire jouer votre ancienneté pour travailler avec des enfants de 3e, non ?
Je pourrais, mais je ne le souhaite plus. Au fil des années, j’ai affiné ma façon de travailler avec ces tout-petits, j’ai des démarches, des outils, des jeux qui me semblent porteurs. J’aime être la première à les accueillir, à les aider à faire leurs premiers pas dans l’école. Je me sens assez libre de consacrer beaucoup de mon temps (et du leur !) à des ateliers créatifs ou à les laisser jouer tout simplement au coin « maison » ou « garage ».
Pour être honnête, je dirais aussi que j’ai peur, maintenant, de faire classe à des enfants de 3e. Dans mon école, après avoir « éclaté » les groupes fin de 2e maternelle, on les divise encore pour leur entrée en 1re primaire. Pour moi, structurellement, ça empêche un travail de lien entre les institutrices de maternelle et primaire. Il n’y a pas de travail de cycle ou alors, il est très exceptionnel.
Sur les 2 périodes hebdomadaires de concertation que nous devons prester, l’une est normalement prévue pour du travail entre instituteurs de maternelle et primaire. Dans les faits, il n’y a pas de demande et si nous sommes présents, c’est très souvent chacun de notre côté.
Par contre, un regard critique nous arrive parfois sur tel ou tel enfant qui ne sait pas encore faire ceci ou cela. Certaines institutrices de primaire se permettent même de nous renvoyer un enfant avec sa découpe qui n’est pas assez précise ! Et les institutrices de 3e maternelle se permettent, elles aussi, d’interpeler celles de 2e sur le niveau de tel ou tel enfant.

Les programmes ne définissent-ils pas les seuils à atteindre en fonction des âges ?
Si, bien sûr, et en interne, nous avons même, lors de concertations, défini les attendus pour chaque année. Nous avons un petit dossier illustré avec les compétences et nous le complétons régulièrement pour voir l’évolution des élèves. Il nous sert de base de discussion lors des réunions de parents et il accompagne les enfants lors de leur changement de classe. Mais ça n’empêche pas le regard et surtout le jugement des institutrices des classes supérieures !
Leur discours est « Nous, on travaille ». Pour ma part, j’estime qu’elles sont beaucoup trop dans le « papier crayon », elles font peu de manipulations. À leur décharge, je dirais qu’on vit ce passage en primaire comme une épée de Damoclès. Lorsqu’un enfant ne suit pas, les professeurs et les parents ont tendance à en chercher la cause chez les institutrices qui ont précédé...
Maintenant que le redoublement n’est permis qu’une fois dans le cycle 5/8, mes collègues laissent passer plus facilement les enfants qu’auparavant, mais les institutrices de primaire n’aiment pas voir arriver des jeunes qui posent problème. Nous faisons tout un travail en amont, mais, même si le PMS est contacté et de réels soucis d’apprentissage détectés, ce sont toujours les parents qui décident.

Quelles sont vos craintes ?
Ma plus grande crainte serait de ne pas arriver au niveau d’exigences requis avec toute la classe. J’aurais peur de ne pas mener mes élèves assez loin. Pour l’instant, comme je les ai deux ans en suivant, je peux suivre leur rythme, prendre mon temps et rééquilibrer la balance si j’estime que je n’ai pas fait assez de ceci ou cela...
J’aurais peur aussi de ne plus me permettre d’être autant dans la manipulation, dans les jeux. J’adore aussi tout ce qui est artistique et peut-être que je m’interdirais de passer autant de temps à ce type d’activités...
Au fil des ans, je perçois une pression de plus en plus forte, les institutrices de primaire veulent que les enfants soient tous lecteurs à Noël !
Donc, oui, j’ai peur de ne pas être assez à la hauteur, peut-être aussi n’ai-je pas assez confiance en ce que je serais capable de faire ou bien je me pose peut-être trop de questions... 