L’université se voit souvent attribuer le bonnet d’âne de la réussite. Vue comme une institution faussement démocratique qui n’offre qu’un ersatz d’égalité des chances et où la réussite est l’apanage des plus privilégiés.

Cette vision dénonciatrice est-elle vraiment le reflet de la réalité dans toute sa complexité ? Comment comprendre ce taux d’échec ? Mais surtout, dans quelle mesure l’université peut-elle agir aujourd’hui pour redorer son blason de bon élève de la démocratisation ?

La réussite, une demi-illusion à contextualiser

Une enquête menée auprès de jeunes entrant à l’université nous montre qu’ils poursuivent une grande variété d’objectifs pour cette première année et que le passage en seconde année n’est pas toujours en haut de leur liste. Ainsi, certains s’inscrivent pour « vivre l’expérience universitaire » (académique et extra académique). Ils nous témoignent ne pas avoir pris réellement le temps de réfléchir à leur orientation. Ils choisissent l’université et son prestige sans réellement conscientiser les implications d’un tel choix.
Les propos d’un étudiant illustrent d’ailleurs bien ce type de choix : « Je ne savais pas vraiment vers quelles études me tourner, mais ma mère m’a dit : “tente au moins l’université et après on verra” ». Pour ces étudiants, la première année est vue comme une année de maturation du choix définitif d’étude et comme une expérience de vie à tenter. Une proportion notable de ces étudiants se réorientera en fin de première année. Pour ces étudiants le redoublement sera d’abord vécu comme une expérience d’orientation.
Un second type d’étudiant aborde la première année de façon stratégique. Ces étudiants sont conscients qu’ils possèdent un certain nombre de lacunes issues de l’enseignement secondaire. Dès lors, ils conçoivent la première année comme une année de remise à niveau leur permettant d’amasser des dispenses et d’entamer progressivement le parcours universitaire. Une étudiante illustre bien ce point : « je suis larguée en physique ; c’était prévisible vu mes options en secondaire. Mais, normalement, si je continue dans cette lancée, l’année prochaine, je suis sure d’avoir des dispenses et je pourrai déjà prendre des cours de la deuxième année ».
Au vu de ces deux exemples, nous pouvons concevoir qu’une part certaine du taux d’échec à l’université reflète un processus d’orientation ou de temporisation des études. Ces derniers illustrent à la fois la richesse et la faiblesse de notre système éducatif. Alors que dans d’autres pays, le jeune aurait été depuis longtemps prédéterminé à une filière, notre système lui permet de vivre l’expérience universitaire, d’apprendre de cette expérience, de poser un choix d’étude révocable et de temporiser les difficultés de cette transition ( [1]). Néanmoins, cette liberté de choix revêt également une part non négligeable d’hypocrisie. Pour la plupart des étudiants de filières techniques et professionnelles, l’accès libre envoie un message de réussite pour tous, illusoire et utopique, compte tenu du retard accumulé et des faibles moyens mis en place pour leur permettre de le rattraper.
La possibilité d’une modification drastique du taux d’échec doit également être démystifiée ainsi que la part de contrôle des institutions. Celle-ci parait illusoire sans changer entièrement notre système éducatif. Ceci nous oblige donc à nous questionner sur l’objectif visé. Quelle réussite voulons-nous pour les jeunes ? Dans quelle mesure les inconvénients de notre système sont-ils préférables à ceux d’un système fermé ? Telles sont les questions auxquelles répondre pour mettre en place les politiques de demain.-

Différenciation, communication et évaluation : trois clés pour l’action

Insister sur la nécessité d’adopter une vision nuancée du taux d’échec à l’université ne signifie pas pour autant nier le travail important qu’il est possible de réaliser au sein de l’institution pour accompagner la réussite de l’étudiant. D’ailleurs, l’aide fournie par l’université est parfois jugée inadaptée et plusieurs étudiants se tournent vers des systèmes externes pour trouver le soutien qu’ils recherchent. Sur base de nos travaux, nous proposons trois pistes d’amélioration de la promotion de la réussite qui permettraient de fournir une aide plus adaptée.

1. Ne mettons pas tous les étudiants dans le même panier !

Il est connu que la population universitaire est de plus en plus diversifiée et que le vécu de l’étudiant ne sera pas le même en fonction du programme d’études choisi [2]. Plusieurs de nos recherches vont dans ce sens. Ces dernières montrent qu’il est possible d’identifier différents profils typiques d’étudiants en début d’année et que ces profils n’auront ni les mêmes chances de réussite, ni besoin des mêmes ingrédients pour réussir. L’intégration sociale est par exemple particulièrement importante pour les étudiants issus d’un milieu plus précarisé. D’autres de nos résultats ont également montré de fortes variations du taux d’échec (de 30 à 80 % d’échec) et des adjuvants de la réussite entre les programmes d’étude. Par exemple, le fait d’assister aux cours ou de trouver du soutien auprès de ses pairs ne sera pas de la même importance d’un programme à l’autre.
Ces résultats vont à l’encontre de l’idée que pour agir équitablement il faut fournir le même accompagnement à tous. En effet, une intervention indifférenciée ne serait profitable qu’à une proportion restreinte d’étudiants et contribuerait à renforcer l’image de relative inutilité des dispositifs d’aide auprès des étudiants n’en ayant pas retiré de bénéfice. Nous plaidons donc pour la mise en place d’interventions tenant compte des spécificités de l’étudiant et des particularités de son contexte d’étude. De plus, l’effort ne devrait pas être le même partout et pour tous. En effet, certains étudiants et contextes sont plus à risque et mériteraient un travail plus approfondi.
Notons toutefois une exception : les dispositifs d’aide intégratifs. Ces derniers tentent d’agir de manière globale sur la réussite (étude, intégration, alimentation, stress…) et permettraient à chaque étudiant d’en tirer certains bénéfices en agissant sur un grand nombre de facteurs en lien avec la réussite. Un exemple de ce type de dispositif serait les blocus dirigés tels que « Pack en bloque ».

2. Ne réinventons pas la roue !

Qui dit différenciation des interventions ne veut pas dire séparation de la réflexion. En effet, il est aujourd’hui frappant de constater que les différents acteurs de la réussite collaborent peu. Un projet de recensement des dispositifs nous a d’ailleurs permis de constater un recouvrement important des actions menées par les acteurs de la réussite dans les différentes facultés. Ces derniers font un peu tous la même chose, mais sans échanger sur leurs pratiques et expertises. Une façon d’améliorer la promotion de la réussite pourrait alors indirectement se faire par la mutualisation des connaissances et expertises de chacun [3].

3. Et si nous mesurions nos actions ?

Outre la communication entre acteurs et la différenciation des approches, l’évaluation de nos actions permettrait d’améliorer nettement la qualité de la promotion de la réussite. Aujourd’hui encore la plupart des interventions ne sont pas évaluées ou ne se limitent qu’à une estimation de la satisfaction des participants. Ce manquement ne nous permet ni d’estimer les effets de nos actions, ni les conditions de leur efficacité, ni le public sur lequel elles peuvent avoir un impact. Dans cette idée, certaines interventions bien établies pourraient ne pas avoir d’effet ou pire, des effets délétères sur l’étudiant. Par exemple :l’ajout, au programme, de l’étudiant d’ateliers ayant pour but d’augmenter la perception d’utilité de la formation pourrait avoir des effets pervers insoupçonnés [4]. De par leur caractère attractif, ces ateliers pourraient être surinvesti par les étudiants au détriment des autres cours et in fine diminuer leurs chances de réussite. Donc, avant d’espérer agir efficacement il est nécessaire d’estimer l’efficacité et la portée de nos actions [5].

notes:

[1Cette possibilité de tenter sa chance, de se réorienter et d’étaler à couts réduits pourrait d’ailleurs être vue comme facilitatrice de la démocratisation.

[2Pour plus d’informations sur le vécu différencié des étudiants : De Clercq, M., Roland, N., Dupont, S., Parmentier, P., & Frenay, M. (2014). De la persévérance à la réussite universitaire : réflexion critique et définition de ces concepts en contexte belge francophone. Les Cahiers de recherche du Girsef, 98.

[3Pour une analyse globale de cette question au vu de la littérature internationale : Dupont, S., De Clercq, M., & Galand, B. (2016). Les prédicteurs de la réussite dans l’enseignement supérieur : revue critique de la littérature en psychologie de l’éducation. Revue française de pédagogie, 191.

[4Atelier de découverte du métier.

[5Pour une réflexion plus poussée à ce sujet : De Clercq, M., Roland, N., Milstein, C. & Frenay, M. (2016). Promouvoir la gestion autonome de l’étude en première année à l’université : évaluation du dispositif d’aide « Pack en bloque ». Évaluer. Journal international de Recherche en Éducation et Formation, 2