La lutte contre les inégalités générées par le système scolaire de la FWB n’est pas une priorité, c’est une obligation. Pour certains, c’est un alibi. Rien n’est donc gagné à ce stade. Mais cette lutte nécessite une réforme qui tienne compte des causes systémiques des inégalités. Le Pacte pour un Enseignement d’Excellence, bien que mal nommé dès le départ, porte potentiellement cette ambition.

Dans chacun des groupes de travail mis en place par le Pacte, la question de la lutte contre les inégalités a été peu à peu priorisée. Cela signifie que pour la grande majorité des initiatives proposées, leur validation se faisait notamment au nom de son impact positif sur les inégalités scolaires. Ce ne fut pas simple, tant les enjeux pour les acteurs institutionnels [1] présents dans le débat pouvaient être fondamentalement opposés.

Vision managériale ou organisation apprenante ?

Les travaux ont évolué entre deux visions en termes d’« opérationnalisation » du changement : une vision managériale contre une vision d’organisation apprenante.
La vision « managériale » se base sur les mauvaises performances du système scolaire, les difficultés insurmontables rencontrées dans certains établissements et les résistances des enseignants face aux nombreuses réformes imposées par le passé. Elle renvoie l’enseignant à une posture de praticien dirigé vers des établissements dans lesquels tous les espoirs résident dans les mains d’une super direction entourée d’un personnel administratif renforcé. 
Elle fonde le changement sur l’augmentation de la contrainte, du contrôle et de l’évaluation sanction.
La vision d’organisation apprenante se base notamment sur l’analyse des résistances des enseignants (Dupriez, Maroy) et des causes systémiques qui sont à l’origine des mauvaises performances du système scolaire. Elle tente de fonder le changement sur une revalorisation du métier d’enseignant, une professionnalisation des acteurs et les renvoie à une posture de praticien réflexif dans des établissements pensés et organisés comme des lieux de production de savoir sur l’école. Elle cherche à créer une dynamique du changement basée sur la mobilisation des équipes pédagogiques et de leurs compétences. 
Il s’agit de fonder le changement sur la confiance et la professionnalisation, l’augmentation de l’autonomie et du potentiel d’action des acteurs ainsi que de l’évaluation formative, dans un but de renforcement mutuel des acteurs.
Les participants aux groupes de travail se sont positionnés très largement dans cette logique de l’organisation apprenante. C’est une première raison d’espérer que les réformes qui seront proposées par le Pacte sortiront de la logique du toujours plus d’injonctions et toujours plus de contrôle, et viendront plutôt soutenir les équipes éducatives, en tenant compte des réalités auxquelles elles se confrontent chaque jour.

Vite et fort ou prendre le prendre le temps du changement ?

Les 12 travaux des groupes du Pacte ont abouti à un nombre considérable de propositions qui portent aussi bien sur les contenus enseignés, l’équipement des établissements et des acteurs scolaires, l’organisation en filières, les parcours des élèves, l’organisation des établissements, le métier d’enseignant et de directeur d’école, leur formation initiale et continuée, que sur la gouvernance du système et son pilotage. Si on devait aller vers une mise en œuvre immédiate et simultanée des mesures envisagées, on courrait à la catastrophe tellement les changements envisagés sont profonds. Heureusement, ce n’est pas dans l’intention des participants aux groupes de travail. Ils ont au contraire pris la précaution d’insister d’une part sur la cohérence existant entre les différentes mesures proposées, et d’autre part leur nécessaire phasage, certaines de ces mesures étant des conditions d’existence préalables aux autres.
Différentes combinaisons des mesures proposées et de phasages de celles-ci sont à ce jour encore possibles selon que l’on désire privilégier les mesures d’économies budgétaires (phasage plus court et suppression de ce qui coute), les mesures qui visent à augmenter la qualité de l’enseignement (pas de changement structurel important et imposition des bonnes pratiques) ou les mesures qui visent à lutter contre les inégalités scolaires (réforme structurelle importante et renforcement des équipes éducatives, phasage long et progressif).
Cette troisième solution est plus complexe et nécessite une action de longue durée, 10 ans minimum. Elle devrait donc s’inscrire réellement dans un Pacte, au sens où elle ne devrait pas dépendre des changements éventuels de majorité et être poursuivie et consolidée sur plusieurs législatures.
La lecture transversale de toutes les propositions des groupes de travail du Pacte permet de dégager dix priorités pour lutter contre les inégalités. Ces dix priorités sont articulées entre elles et organisées autour de trois pôles.

Autonomie des réseaux ou régulation du système scolaire ?

Le premier pôle est une réorganisation du pilotage de l’enseignement, de ses réseaux et de ses établissements. Ce pilotage de l’enseignement devrait être en mesure de réguler efficacement le quasi-marché scolaire et de fixer des objectifs communs à tous les établissements, tout en laissant à ceux-ci plus d’autonomie sur les choix des moyens pour les rencontrer. Le pilotage devrait s’organiser sur base de plans d’action dont la finalité est l’augmentation de l’hétérogénéité sociale et la prise en compte des difficultés scolaires, en particulier des élèves issus des familles défavorisées.
Autour de ce pôle, à la fois pour le rendre possible et le renforcer, s’articulent des mesures visant à une meilleure régulation des inscriptions, la création de concertations locales et de partenariats entre établissements scolaires pour trouver et mettre en place des solutions pragmatiques aux difficultés de gestion des flux d’élèves, une politique de différenciation radicale des moyens alloués aux établissements qui concentrent les élèves à indice socioéconomique faible et une augmentation significative des frais scolaires pris en charge par les pouvoirs publics afin de tendre vers une véritable gratuité.

Trier et reléguer ou construire un tronc commun ?

Le deuxième pôle est la mise en place progressive d’un tronc commun polytechnique et pluridisciplinaire allongé jusqu’à 16 ans afin de retarder l’« orientation », de favoriser la mixité sociale et culturelle dans les établissements scolaires et de renforcer les acquis de tous les élèves.
Ce tronc commun commence par un renforcement de l’enseignement maternel (encadrement, formation initiale et continue, obligation scolaire et référentiel adapté). Il s’agit en particulier, pour les élèves dont la culture familiale est éloignée de celle de l’école, de prendre en compte et faire progresser les rapports à l’école, au savoir, à la langue de l’école. Ensuite, il s’agit d’organiser ce tronc commun comme un véritable continuum qui puisse prendre en charge rapidement et de manière continue les difficultés scolaires des élèves.
Cela ne sera possible que si l’école change de paradigme de l’évaluation, adopte l’évaluation formative tout au long du parcours des élèves et réserve l’évaluation certificative à la fin du tronc commun. Cela nécessite aussi une organisation plus souple de la forme scolaire qui laisse des marges de manœuvre aux équipes éducatives pour adapter les dispositifs pédagogiques et didactiques aux situations réelles des élèves. Pour que ce tronc commun ait vraiment du sens, il serait aussi souhaitable que, dans chaque établissement, les élèves puissent exercer de vraies responsabilités sur des enjeux qui les concernent sans pour autant que les adultes ne se débarrassent ou ne feignent de se débarrasser des responsabilités que leur fonction et leur statut leur confèrent.
Le tronc commun se donne comme finalité un changement radical des flux d’élèves entre l’enseignement de transition et l’enseignement de qualification. L’orientation vers l’une ou l’autre de ces filières se ferait sur base d’une même certification réussie en fin de tronc commun.

Continuer à râler ou prendre ses responsabilités ensemble

Le troisième pôle est le renforcement des équipes pédagogiques et de leurs capacités collectives et individuelles à créer les conditions d’existence de leur métier dans leurs établissements, à innover tant dans l’organisation de leur travail que dans les choix pédagogiques afin de mieux répondre aux difficultés scolaires de leurs élèves.
À cette fin, outre la réforme de la formation initiale des enseignants qui ne dépend pas directement du Pacte, la formation continuée devrait être repensée tant dans son organisation que dans ses contenus, élargissant son champ à la formation informelle et non formelle, s’articulant avec le travail d’équipe des enseignants sous forme de partenariats avec des opérateurs de formation qui en organiseraient le suivi et l’implantation dans les pratiques. Le renforcement de la professionnalisation des enseignants et la revalorisation de leur métier passe par l’augmentation du travail collaboratif et de l’autonomie des équipes pédagogiques pour favoriser les approches innovantes, mieux rencontrer les difficultés des élèves au moment où elles se posent.

Panser les plaies ou construire une vision systémique

On serait tenté de penser qu’il serait préférable de cibler une amélioration particulière et de concentrer les moyens financiers et humains sur celle-ci. Pourquoi ne pas se concentrer, par exemple, sur les questions liées à l’apprentissage de la langue de l’école, dès le plus jeune âge, puisqu’on sait que cet apprentissage conditionne fortement les chances de réussite dans le cursus scolaire ?
Les réformes passées ont montré qu’en agissant sur un seul axe (exemple : réforme du premier degré, réforme du qualifiant, réforme des compétences), on se heurtait à « la rigidité du système », à « la lourdeur de l’institution » ou encore à « l’immobilisme des enseignants ». En fait, en essayant de faire bouger un maillon de la chaine sans se préoccuper de ce qui se passe avant ou après et dans l’ensemble du système, on ne faisait que mettre les acteurs en difficulté, ceux-ci ne pouvant que constater leur impuissance, même avec beaucoup de bonne volonté et d’implication.
La posture du Pacte est donc de tenter l’approche systémique : améliorer la qualité et l’équité du système scolaire en cherchant la cohérence à tous les étages. Tous les acteurs sont concernés, à tous les niveaux de l’Institution. 

notes:

[1Les acteurs institutionnels sont : les représentants du cabinet, de l’administration, des pouvoirs organisateurs, des travailleurs (syndicats) et des parents.