Et si les « LOP » étaient un chemin de traverse qui permettait de cheminer pragmatiquement vers moins de ségrégation dans nos écoles ? L’idée a été évoquée dans le groupe de travail « réduire les inégalités scolaires » et pourrait faire son chemin.

Côté flamand, c’est bien connu : on appelle un chat un chat ! Encore faut-il savoir si on regarde l’appartenance sociale du chat ou son appartenance culturelle ! En tout cas, le fait de concentrer les enfants d’immigrés dans certaines écoles et les petits belges de souche dans d’autres a d’emblée été considéré comme un problème sur lequel il fallait agir.
Mais c’est quoi les LOP ? C’est le produit, chemin faisant, du refus de laisser se développer ce que les Flamands ont appelé des écoles « blanches » et des écoles « noires ». Et ce, moins pour des raisons idéologiques de justice sociale que pour une évidente raison de bon sens : on s’intègre moins et moins vite quand on reste entre soi.

Cheminer lentement vers la construction de solutions

L’histoire commence donc à Anvers, dans les années 90, où on a écouté les écoles « noires » et instauré un quota de 30 % maximum d’enfants d’immigrés. S’il était atteint, l’école pouvait refuser d’inscrire ces enfants et les centres d’intégration devaient alors aider leurs parents à trouver une autre école. Le but était de soulager les écoles « noires ». Ça a généré pas mal de tensions entre l’enseignement et le secteur de l’intégration, celui-ci considérant, à raison, que tout le poids pour chercher une autre école reposait sur les parents immigrés.
Mais l’idée qu’il fallait agir sur la mixité au niveau maternel et primaire a été d’emblée présente. C’est une première évidence qu’on a loupée côté francophone. Les écoles « noires » se situaient surtout dans l’enseignement officiel qui ne pouvait pas refuser l’inscription d’un enfant issu de l’immigration, mais il y avait aussi des écoles catholiques avec un « profil social » qui accueillaient beaucoup d’élèves de milieux défavorisés.
C’est sous la pression de l’enseignement officiel et du secteur de l’intégration et en l’absence des chrétiens-démocrates flamands au pouvoir [1] que les choses ont bougé et que le décret GOK a vu le jour en 2002. Avec lui, chaque école doit inscrire tout élève qui se présente sauf en cas d’exceptions prévues par le Décret. Ce Décret reconnait que les critères socioéconomiques sont tout aussi importants que les critères culturels.

GOK, LOP et CIL !

En 2002 donc, le Parlement flamand votait ce décret dit GOK [2] qui avait comme objectif de lutter contre l’exclusion scolaire, la ségrégation et la discrimination sociales, en se concentrant sur les enfants qui vivent dans des conditions socioéconomiques défavorisées. Cette politique se concentre sur le droit d’inscription — droit pour chaque enfant de pouvoir s’inscrire dans l’école de son choix et avec les moyens pour garantir ce droit – et sur le soutien avec un ensemble intégré de soutiens qui permet aux écoles de développer une attention particulière à ces enfants.
Pour coordonner et piloter la mise en œuvre de ce projet visant à plus de cohésion sociale, de tolérance et de respect, vers un enseignement sans discrimination, des chances égales d’apprentissage et de développement pour tous les élèves, des plateformes consultatives locales (Lokale OverlegPlatforms ou LOPs) et une Commission des droits des élèves (Commissie inzake Leerlingenrechten) ont été mises sur pied.
Au départ, le décret GOK avait mis en place des quotas « migrants », « ethniques » et socioéconomiques » pour les inscriptions. Les deux premiers se sont progressivement transformés en critère linguistique (quotas d’enfants ne parlant pas le néerlandais à la maison).
Dès 2005, sous la responsabilité du ministre Vandenbroucke, le système de référer les enfants parlant une autre langue à la maison vers d’autres écoles a été remplacé par un système de priorisation dans les inscriptions [3] et de double quota. Chaque école a des places réservées à des élèves GOK (35 %) et des places réservées à des élèves non-GOK (65 %). Les élèves GOK ont une maman qui ne possède pas de diplôme de l’enseignement secondaire ou bénéficient d’une allocation de scolarité. Ce n’est pas le cas des enfants non-GOK.

Manque de place et déségrégation

Paradoxalement, ce qui semble avoir forcé l’évolution, c’est le manque de places dans les écoles au niveau maternel et primaire. Pour remédier à l’inquiétude et à la frustration des parents qui organisaient des campings devant les écoles, le politique a créé un système d’inscription centralisé LOPs mis en place à l’échelle des communes, communautés de communes ou d’une région [4] pour gérer les inscriptions.
L’enjeu est de mettre tous les acteurs [5] de l’école et autour de l’école d’une zone autour de la table et de les responsabiliser en leur donnant tous les éléments d’information nécessaires pour prendre les meilleures décisions possibles pour la collectivité. Ainsi, ils reçoivent tous les chiffres des différentes écoles, le pourcentage d’enfants selon leurs origines socio-économico-culturelles, la composition des publics des différents quartiers, etc. À la tête des LOPs est nommé un président dont l’indépendance et la neutralité sont indispensables au bon fonctionnement de la plateforme. Ce rôle d’arbitrage lui permet d’avoir de la hauteur pour que les décisions soient prises au nom de l’intérêt général.

Carotte et bâton…

Actuellement, il y a 70 LOPs actives en Flandre tant pour le fondamental que pour le secondaire. Ces LOPs sont parvenues à dépasser les clivages des réseaux et les écoles ont – surtout dans l’enseignement fondamental – accepté de jouer le jeu par obligation d’abord, puisque leurs subsides de fonctionnement sont amputés si elles refusent de se mettre autour de la table et par solidarité, plus ou moins obligée ensuite, car ce système n’est viable que si toutes coopèrent. Toutes les écoles qui jouent le jeu exigent bien légitimement que les autres en fassent autant.
Côté francophone, le manque de places sert plutôt de prétexte à certains pour dire que l’heure n’est pas à la mobilisation pour la déségrégation, mais bien pour l’ouverture de nouvelles places !

Un système de plus en plus transparent et centralisé en matière d’inscriptions

Dans l’enseignement néerlandophone, les inscriptions en maternelle et en primaire sont actuellement gérées électroniquement et de façon centralisée par un système digital « CAR » [6]. Dans un système saturé, il assure la transparence et la rationalisation maximale pour permettre la détection et l’octroi de toute place vacante. Et il permet de mettre en œuvre cette politique de déségrégation. Il n’y a donc plus qu’une seule liste d’inscription pour le maternel et le primaire, mais chaque réseau fait encore sa liste pour le secondaire.
Une exception dans le paysage, à Gand, où ça fonctionne y compris dans le secondaire ! Et ils voient un enjeu particulier à arriver, à terme, à décloisonner avec l’enseignement francophone à Bruxelles.
Côté enseignement francophone primaire sur Bruxelles, six communes ont décidé de mutualiser leur système d’inscription en maternelle et primaire en adoptant le programme d’inscription centralisé de Bruxelles-Ville, mais ça ne vaut évidemment que pour l’enseignement communal.

Un principe de solidarité entre les écoles sur base territoriale

En maternelle et en primaire, non seulement la déségrégation a vraiment progressé, mais les écoles des différents réseaux se sentent plus solidaires et co-responsables de l’équilibre à trouver dans l’inscription de tous les enfants de la zone. Et, fait très important, par un investissement en communication soutenu vers les parents des classes moyennes, ceux-ci comprennent et adhèrent à ce choix politique qui a été fait : ils le trouvent juste.

Moralité de l’affaire ?

Ce système du double quota ressemble à ce qui avait été imaginé au sein du cabinet de la ministre Milquet à la différence que, sans un très gros travail de sensibilisation avec les parents pour créer la confiance, et le fait de ne pas avoir le choix parce qu’il n’y a pas de places ailleurs, ça ne marche pas !
Faut pas rêver hein, l’enseignement néerlandophone ne voit pas le bout du tunnel pour autant : la ségrégation est encore très présente dans l’enseignement secondaire flamand. Mais leur hypothèse est que cette question se réinvite avec force en secondaire parce qu’il n’a pas suffi de mélanger plus les enfants pour les amener à une égalité d’apprentissages en fin de primaires. Deux chantiers ont été ouverts pour avancer dans ce sens : la volonté de transformer les PMS pour avoir un vrai droit à l’accompagnement scolaire et la formation des formateurs d’enseignants pour apprendre à gérer la diversité et à ne pas avoir peur des parents !
Il n’y a évidemment pas de miracles : transformer en profondeur un système scolaire demande du temps, de la cohérence et de prendre une série de mesures qui doivent être appropriées par le terrain. Cela demande aussi d’accepter et de permettre la conflictualité sociale, ce que les LOP instituent carrément.
Mais ce n’est pas gagné pour autant, tant que ces changements vivent au gré du politique : il se dit que la N-VA veut détricoter le système en place et, avec le VLD, elle bloque le passage au tronc commun sur lequel tous les autres partis étaient d’accord…
Ca ressemble furieusement à ce qu’on voudrait faire côté francophone, non ? [7]

notes:

[1Fait rare dans l’histoire politique belge !

[2GOK = Gelijke-Onderwijs-Kansbeleide, signifie « égalité des chances en éducation ».

[3Les inscriptions se déroulant sur des périodes différentes pour les différentes catégories de publics.

[4Comme les Vlaamse Ardennen, Maasmechelen et Brussels Hoofstedelijk, par exemple.

[5Font partie de ces LOPs : les écoles et P.O., les PMS (CLB), les syndicats d’enseignants, des représentants de parents de toutes les classes sociales et le monde associatif représenté par diverses associations (socioculturels, primo-arrivants, allochtones, quart-monde, EDD,…).

[6CAR = centraal aanmelding register

[7Ce texte est nourri d’une rencontre avec D. Jacobs, sociologue à l’ULB et S. Bhutani, responsable de l’enseignement au Minderheden-forum (ce forum a 2 places dans les LOPs en tant que représentant des minorités culturelles).