L’école est saturée d’institué : cadre, règles, procédures, etc. Pourquoi les enseignants tiennent-il tant à ces contraintes qu’ils finissent par s’imposer à eux-mêmes tout en se plaignant amèrement de leur absurdité ?

Il y a le cadre ou plutôt les cadres. Le règlement, le règlement des études, l’horaire, le programme, la classe, la disposition de la classe, les consignes des uns et des autres, les dispositifs d’apprentissage, les dispositifs d’évaluation et j’en oublie.
L’école est un collectif. Il faut le chorégraphier pour que chacun y joue son rôle, mais bien plus encore pour que cette chorégraphie puisse se répéter de manière immuable, quels que soient les individus qui composent le groupe. Parce que c’est tous les jours, parce que, dans une école, on n’a ni le temps ni les moyens de s’adresser à des individus. Et parce que dans une société, les règles sont les mêmes pour tous. C’est à l’école qu’on apprend à faire société, l’individu apprend à être un parmi les autres, à comprendre comment ça marche et à construire son espace de liberté à l’intérieur du cadre commun.
À l’école, on apprend à devenir l’élève abstrait qui a servi de matrice au chorégraphe, on apprend à faire son métier d’élève. L’élève est caractérisé par ses écarts à la norme. La norme est tacite, elle résulte de l’intégration, par le maitre, de l’ensemble des contraintes de la chorégraphie. Il y a donc un peu de mou ou beaucoup selon le bon vouloir du maitre, de l’éducateur, de la direction… et des parents.

La fourmilière

Quand Monique arrive en retard en classe, elle se demande d’abord « avec qui elle a cours » plutôt que « quelle est la règle et quelles sont les conséquences d’un retard ».
Si c’est avec moi, elle sait, comme elle a quasi toujours été à l’heure, que je me contenterai de lui demander d’expliquer la cause de son retard et qu’elle pourra ensuite prendre place en classe. Ce n’est pas la règle, c’est mon interprétation de la règle.
Mais du coup plus rien n’est clair. Parce que Mounir, qui est arrivé avec Monique, doit entrer lui dans la classe voisine et il va se heurter à un collègue qui applique le règlement sans autres considérations… Il demandera à Mounir d’aller auprès de l’éducateur chercher son billet de retard. Pourquoi lui et pas Monique ? Discrimination ? Un prof gentil et un prof méchant ? Je me ferai engueuler par mon collègue parce que je le déforce, parce que le règlement sert à faire apprendre à tous les élèves l’importance d’être à l’heure. Et que si, en général, tous les élèves arrivent à l’heure en classe, c’est grâce au fait que des profs comme lui appliquent le règlement. Et il aura raison.
Oui, mais… Il n’y a pas de « mais ».

Les fourmis

Mehdi arrive souvent en retard à mon cours et je ne suis pas le seul à qui cela arrive. Il est déjà passé chez l’éducateur et il me tend son Xième billet de retard. Il entre dans la classe, s’assied et attend que le cours se termine. Je lui demande la cause de ce retard, il me répond, d’un air arrogant, qu’il n’a pas besoin d’excuse puisqu’il a un billet de retard. Je souris, ça fait rire la classe. J’explique à Mehdi ce qu’on est en train de faire, je lui demande de se mettre au travail, il s’exécute ostensiblement de mauvaise grâce…
J’ai envie de lui parler, d’essayer de comprendre ce qui ne va pas, mais il y a aussi la classe, le programme, les examens de juin qui arrivent, mes cinquante minutes. Puis Monique qui trouve que l’école, c’est chiant et qu’elle a envie de tout arrêter. Kassim qui n’aime que les maths et qui trouve que mon cours ne sert à rien. Bouchra qui veut avoir le maximum partout pour se prouver qu’elle peut « faire la plus grande dis ». John qui s’emmêle toujours dans les consignes…
Puis c’est le boulot des éducateurs après tout ! Et Mehdi s’en tire plutôt pas mal dans mon cours, cahincaha, mais il a la moyenne.
Alors je colle des sparadraps pour que ça tienne. Je lui propose des responsabilités, je sais qu’il aime gérer la parole dans les groupes de travail ou d’en être le porte-parole. Je pars de situations qui l’intéressent… Et « chez moi », ça va.
Mais je sais aussi que le vrai problème de Mehdi, c’est qu’il est largué dans presque toutes les matières, qu’il se sent impuissant à « remonter la pente » et qu’il sait déjà qu’il va rater son année.

Qui peut apprendre ?

Comment apprend-on ? On apprend en osant faire ce qu’on ne sait pas faire. Pourquoi ose-t-on faire ce qu’on ne sait pas faire ? Parce que le cadre borde, protège, sécurise. Mais aussi parce que le cadre n’est pas tout, parce que dans le cadre, il y a de la place, du risque, des possibilités de prendre l’initiative, d’essayer, de proposer… et de questionner le cadre.
À quoi sert le cadre pour les profs ? À se rassurer. On sait où on va, à quelle heure et pour y faire quoi. On sait que les élèves y seront. On sait comment faire et pourquoi. On a chacun sa parcelle du travail à faire et sa parcelle de pouvoir pour son bon plaisir. Et si ça ne marche pas avec certains, le cadre a prévu ce qu’il y a lieu de faire avec eux : examens de passage, remise à niveau, redoublement et orientation.
Mais le cadre n’est pas tout. Certaines règles sont en fait des habitudes héritées du passé qui ne sont pas légalement contraignantes : les cours de cinquante minutes, le caractère strictement disciplinaire des apprentissages, l’évaluation sommative, les examens, les parcours linéaires des élèves, la disposition des bancs dans les classes, etc. Alors pourquoi est-ce si immuable ? Pourquoi « la machine » qui constate chaque jour qu’elle n’y arrive pas continue-t-elle à fonctionner tant mal que bien, produisant à tour de bras de l’échec scolaire et de la relégation, essentiellement sur base de l’origine socioéconomique des élèves, mais pas seulement ?
C’est que d’une part les enseignants agissent selon des logiques individuelles. Le cadre immuable leur donne de la sécurité tout en leur laissant suffisamment de libertés pour l’appliquer selon leur bon plaisir. On sort un peu du cadre quand ça nous arrange.
Mais c’est aussi parce que l’école est saturée d’institué mou. La volonté de tout prévoir, de préférence une fois pour toutes, et d’imposer à tous une bonne manière de faire a produit un ensemble de décrets, de règlements, de procédures, de méthodes et d’outils qui ont à la fois une valeur coercitive et un mode d’application et de contrôle flou. Dans ce contexte, chacun fait à sa sauce, en fonction de son rapport de force individuel dans l’institution. Avec donc une baisse tendancielle, au cours de la carrière, du respect de l’institué et/ou un usage croissant de cet institué à son profit personnel.

Apprendre et construire ensemble

L’école manque d’un cadre plus fort et plus résistant au bon vouloir des acteurs, mais plus large. Des fondements, des incontournables et des références, mis en place et contrôlés par les autorités démocratiques légitimes, et qui traduisent ce que la société est en droit d’attendre de son système d’enseignement. Moins de cadre, mais la garantie du respect de celui-ci.
Ce qui manque aussi dans l’école, c’est de la place à l’intérieur de ce cadre pour que les acteurs puissent entre eux apprendre de leur expérience, tenter des changements, s’organiser pour répondre aux difficultés qu’ils rencontrent. Il manque de la place pour l’instituant. Non pas individuel, sauvage et selon le bon plaisir de celui ou celle qui s’est construit une niche de pouvoir et échappe partiellement à la « machine » quand ça l’arrange. Mais un espace instituant collectif qui est à même de garantir une place à chacun pour agir dans le cadre : un espace de travail collaboratif d’équipes pédagogiques avec de vraies responsabilités, des équipes qui puissent prendre des initiatives, mettre en œuvre des changements, construire ensemble des réponses adaptées aux difficultés qu’elles rencontrent. 