Quand de futurs profs viennent visiter le centre de documentation de CGé, ou encore, lors des stands d’informations qu’on organise pour sensibiliser aux questions d’égalité à l’école, je finis toujours par leur dire un truc qui ressemble à ça : « En tant que prof vous avez un pouvoir énorme ! »

C’est avec mon regard d’élève que mon opinion sur l’école s’est forgée. Pas celui de prof donc. Comment perdre de la légitimité en deux lignes… Plus sérieusement, j’ai eu un déclic lors de mes études en anthropologie et sociologie. Je m’en souviens clairement, je devais avoir vingt-et-un ans, nous avons lu un extrait du texte de Pierre Bourdieu sur la reproduction du système social, et notamment, la reproduction du système scolaire, la violence symbolique, la culture des dominants et des dominés. Ce fut une révélation ! Mais à partir de là, j’étais en colère. J’avais identifié quelque chose dont j’avais eu la sensation, un gout désagréable, sans pouvoir le nommer, le conceptualiser ou même imaginer que c’était possible. En deux mots, j’ai trouvé ça dégueulasse.

Il serait plus facile de vivre comme un imbécile heureux

J’ai relu mon historique scolaire à travers ce prisme. Je suis passé de l’état de « Je ne sais pas » à l’état de « Je sais ». De l’état de « Je ne me rendais pas compte » à l’état de « Maintenant, je vois combien c’est moche ».
Dans mon cas, rien de grave, je m’en sors plutôt bien, même s’il subsiste de vraies blessures scolaires, avec des phrases couteaux qui me restent : « Si tu as réussi cette interro, alors tout le monde aurait dû la réussir ! », « Les maths, ce n’est pas ton truc », « Il y a de la place en technique, pour toi », « Toi parler petit nègre ? »
En gros, si j’avais pris certains profs au pied de la lettre, je n’aurais jamais fini mes secondaires.
Quand j’ai compris dans quoi j’étais, à vingt-et-un ans, ça m’a révoltée. Plusieurs années après, il reste en moi cette rage quand je parle de tout cela. J’arrive, il me semble, à capter l’attention des futurs profs que je croise, en les bousculant un peu. Souvent, après avoir fini d’expliquer les inégalités, la culture scolaire et dominante, je leur dis : « Maintenant que vous savez tout cela, vous pouvez toujours choisir de vous en foutre. » J’aimerais provoquer un déclic, comme celui que j’ai eu à leur âge. C’est ma prétention.
Je me rends compte qu’avec tout ce que je sais sur le système scolaire, je n’oserais pas m’engager dans cette carrière. Trop de responsabilités. C’est tellement difficile d’y arriver, même quand on est convaincu.
Les élèves doivent tous réussir, ça devrait être l’exigence de chacun de tout faire pour. Mais ça, ce ne sont que des mots. Je n’y suis pas, moi, sur le terrain, avec les enfants, tous les jours. Facile à dire, donc.

L’énergie du désespoir

Néanmoins, il y a la question de l’éthique professionnelle, du regard, de la posture. Si on est conscient du système dans lequel on est, qu’on porte un autre regard sur les enfants, qu’on est persuadé que chacun sait quelque chose, que l’école privilégie la culture scolaire, qu’on est conscient du statut qu’on a vis-à-vis d’un apprenant, et bien, je ne peux m’empêcher de me dire que c’est un bon début. Un prof qui se pose beaucoup de questions est déjà, pour moi, sur la bonne route.
Comment les choses sont-elles reçues par les enfants ? Est-ce suffisant pour que l’école soit égalitaire ? En fait, non. On peut changer la destinée d’un élève, ça, c’est certain, mais c’est celle de tous qu’il faut viser. C’est là que les choses se gâtent. Elles se jouent à un autre niveau. Politique, certainement. Mais les profs, souvent, n’ont pas l’impression d’avoir de prise là-dessus, et encore moins sur l’ordre établi. Et pourtant, il faudrait peut-être tout bruler, comme dirait l’autre.
Je ne sais pas si les profs prêtent serment, comme les médecins. Évidemment, ça ne suffit pas de promettre, mais ça aurait le mérite d’évoquer la question. L’éthique professionnelle me semble peu présente dans les préoccupations du monde éducatif, mais en plus de protéger tous ses acteurs, elle a l’avantage de donner du sens à ce qu’on fait. Être enseignant, c’est un engagement.