Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Rubriques hors dossiers / Sois poli(tique) et tais-toi / Le Pacte : fin du premier acte et incertitude pour la suite…

Appel à ceux qui veulent que l’école soit autre chose qu’un outil de sélection et une gare de triage sur base de l’appartenance sociale des enfants.

Vous qui voulez que l’école [1] relève le défi de donner une maitrise des savoirs de base [2] à tous les enfants pour qu’ils comprennent le monde dans lequel ils vivent et qu’ils soient capables de poser des choix sociétaux, d’agir pour un devenir collectif solidaire et responsable.
Vous qui voulez mettre en œuvre les objectifs ambitieux du décret « missions » qui sont restés lettre morte et qui voulez en recevoir les moyens institutionnels et pédagogiques.
Vous qui pensez que, quoi qu’imparfait et encore indéterminé sur de nombreux points, le Pacte est plutôt un meilleur vecteur que les réformes précédentes parce qu’il tient enfin compte de la dimension systémique de la production de l’échec et des inégalités scolaires et qu’il y répond par l’articulation phasée d’une pluralité de mesures à mettre en œuvre sur le temps long.

Que reste-t-il à faire d’important et d’urgent à ce stade-ci selon nous ?

Il nous faut comprendre les craintes et l’incompréhension éprouvée par bon nombre d’enseignants, la peur éprouvée par certains parents, la peur ressentie par le politique et appréhender les différences de visions des familles politiques qui se sont finalement peu exprimées et confrontées à ce jour. Les comprendre pour pouvoir aider à les travailler.
Puis, il faut faire entendre notre point de vue et arrêter de laisser l’espace médiatique à tous ceux qui expliquent pourquoi il ne faut pas y aller, donnant du blé à moudre à la possible reculade du politique !
Voici quelques éléments pour rendre compte de la vision de notre mouvement.

Les craintes et l’incompréhension des enseignants

Les enseignants craignent d’être mis face à des responsabilités et des objectifs ambitieux tels que la fin du redoublement, la mise en œuvre du tronc commun et la suppression de deux filières qualifiantes. Ça leur parait irréaliste dans le contexte actuel. Et ça l’est si la révolution évoquée par ailleurs ne se produit pas : investissement massif dans le fondamental ainsi que dans la formation initiale et continuée des enseignants. Il s’agit de faire des écoles des collectifs apprenants et de rompre avec le fonctionnement actuel de relégation des enfants qui ne sont pas les élèves « attendus » par l’école.
Pas d’issue sans les outils et les conditions pour que les enseignants puissent vraiment expérimenter qu’il est possible d’amener tous les enfants à apprendre de façon ambitieuse. Dans certaines classes et dans certaines écoles, ça se passe déjà. C’est aussi cela qu’il faut partager et cultiver...
Il y a aussi la colère des enseignants qui ont le sentiment de ne pas avoir été associés au processus. Cela renvoie probablement à l’insuffisance de réflexion collective organisée par les pouvoirs organisateurs et les syndicats, en amont et tout au long du processus d’accouchement du Pacte, en tant que corps intermédiaires chargés de faire le relai entre le politique et le terrain, de créer les conditions de la participation différée.

La peur des parents

Les parents de classes moyennes et favorisées attendent de l’enseignement obligatoire qu’il prépare leurs enfants à réussir dans l’enseignement supérieur et ils sont probablement écartelés entre leurs principes et les choix qu’ils posent pour leurs enfants. Ils peuvent vouloir la réduction des inégalités et ne pas souhaiter que leurs enfants grandissent dans l’entre-soi, tout en étant contre le décret inscriptions qui limite leur liberté de choix d’école à l’entrée en secondaire. Ils craignent que des mesures comme le Tronc commun ne pénalisent la progression de leurs enfants…
Si ces parents-là ne croient pas que l’école peut être meilleure et plus respectueuse pour les enfants de milieux populaires sans pénaliser les leurs, toute réforme ambitieuse en matière de réduction des inégalités sera d’autant plus difficile.
Beaucoup de parents de milieux populaires [3] ne se rendent pas compte de ce qui se joue à l’école. La plupart endossent la responsabilité de l’échec de leur enfant qui leur est renvoyée par l’école. Pour qu’ils prennent conscience de la reproduction des inégalités sociales qui se joue et se rejoue dans le système scolaire tel qu’il est, il faut leur présenter et commenter les statistiques de l’enseignement. Mais tant qu’ils ne se mêlent pas au débat et ne demandent pas de comptes au politique sur le traitement réservé à leurs enfants, celui-ci aura tendance à n’entendre et ne servir que les attentes des familles favorisées.

La peur du politique

Quelles que soient les imperfections et les zones d’ombre du Pacte, les politiques (CDH et PS) ont le mérite d’avoir engagé ce processus ambitieux et de l’avoir piloté jusqu’à son premier terme [4].
Alors que tout restait à faire pour mettre en œuvre les mesures qu’il contient, le politique semble reculer face à l’expression bruyante de forts mécontentements parmi les enseignants et parmi les parents [5].
Il nous revient que, tétanisés par les élections à venir et par les sondages peu prometteurs, ils se contenteraient bien de faire passer et mettre en œuvre les mesures les plus consensuelles, comme le renfort en maternelle.
Depuis que Benoit Lutgen a « retiré la prise », les perspectives sont pires encore puisqu’il se dit que le MR — qui n’a pas été impliqué dans les travaux du Pacte — s’il montait au pouvoir à la Fédération Wallonie Bruxelles, pourrait demander de revoir à la baisse l’ambition du tronc commun et le pourtant très modeste outil de régulation des inscriptions que constitue le décret du même nom !
La suite de l’histoire n’est pas à lire mais à écrire collectivement : elle nous appartient ! L’aventure n’est pas facile mais elle est potentiellement belle. En tout cas, plus passionnante que l’impasse actuelle.
Vous en serez ? 

notes:

[1En tous cas, le temps de la scolarité obligatoire.

[2Par opposition à la situation actuelle, où notre école fabrique 25 % d’analphabètes fonctionnels au terme de la scolarité obligatoire.

[3Qu’ils soient belges ou étrangers.

[4Production de l’Avis n°3 du Groupe central.

[5Combien pèsent-ils face à ceux qui approuvent ces réformes mais ne se font pas entendre ? Impossible à chiffrer…