Faire abandonner lentement, mais surement l’esprit de compéti-tion avec lequel les jeunes enfants arrivent à l’école, ce n’est pas si simple  !

«  Ben non, c’est pas ça que j’ai dit moi, mais il a pas compris  », rouspète Gustave au moment de la communication à la classe des choix de chacun des groupes.
«  Yeh, j’ai réussi  !  », dit haut et fort André, en levant l’avant-bras, point fermé, de haut en bas.
«  Ah oui, j’ai pas fait attention », dit Soumaya pour ne pas montrer son incom-préhension quand la classe constate que sa proposition ne peut être correcte.
Quand Mohamed trouve les noms des cris de certains animaux et que Lucas communique son émerveillement : «  Ouah, y’a que Mohamed qui connait ces mots-là  !  », Louise se fâche et crie : «  Non, y’a pas que lui  !  »
«  Oh, j’voulais l’dire  !  », pleurniche Maé quand je ne la choisis pas pour donner une réponse.
«  La meilleure de la classe, c’est Fatima  », affirme Jakub.
Montrer qu’on a réussi, abandonner une position erronée commune au sous-groupe dès qu’elle est communiquée au groupe classe, faire semblant qu’on a seulement fait une erreur de distraction alors qu’on n’a peu ou rien compris, nier l’évidence qu’un élève, lors d’une activité, est le seul à donner la réponse correcte, vouloir être interrogé pour montrer qu’on sait, classer les élèves du meilleur au plus faible, ce sont toutes des attitudes qui mettent en évidence l’esprit de compétition dans une classe (ma classe) de deuxième primaire  !
Et, malgré un travail organisé de plus en plus souvent en sous-groupes depuis la fin de la première primaire, je constate encore aujourd’hui beaucoup de compétition entre les enfants.
Or, la compétition, je n’aime pas ça  ! Et puis, à l’école, aujourd’hui, ce n’est pas bien vu : dans les programmes et les socles de compétence (… et bientôt dans les nouveaux référentiels), on demande plutôt le travail collectif, la colla-boration et la solidarité  ! Alors, j’essaie de changer ça  !

Je promets, je rends responsable, j’explique

D’abord, par des promesses. Les enfants ont accueilli avec enthousiasme ma proposition : boire un verre de champagne pour enfant, à la fin de l’année, si tout le monde est capable de lire. Il a donc fallu trouver des solutions pour que tous y arrivent. J’ai aussi insisté sur les progrès et le temps, différents pour chacun, ce dont d’aussi jeunes enfants ne se rendent absolument pas compte.
Ensuite, par la mise en évidence des conséquences de ses actes. Quand un enfant se désolidarise des propos tenus par le sous-groupe dans lequel il a travaillé, ce dernier n’a plus droit à la parole puisqu’il n’y a plus de parole de groupe  ! Et quand un enfant dit haut et fort, après avoir fait une erreur, qu’il vient de comprendre, je lui demande d’expliquer aux autres ce qu’il vient de com-prendre puisqu’il dit avoir compris  !
Enfin, par des discours sur le droit à l’erreur, sur la valorisation de cette er-reur, sur l’importance de vraiment reconnaitre qu’on s’est trompé pour pouvoir apprendre, sur la satisfaction personnelle d’une réussite (qui ne doit donc pas nécessairement être communiquée à autrui), sur les points forts et faibles de chacun… le plus souvent possible, pendant chaque moment d’analyse d’erreurs.

Interdiction de lever le doigt

Mais les élèves continuaient à lever le doigt pour être les premiers à répondre ou pour montrer qu’ils savaient   ! Après avoir réfléchi à l’implicite des nom-breuses exigences de l’école, j’ai expliqué et mis en place ce que je pense être mon véritable objectif quand je pose une question au groupe classe.
Plus personne n’a le droit de lever le doigt dans ces situations de questionne-ment, mais tout le monde doit chercher une réponse. Après quelques minutes de calme, j’interroge un élève. J’explique aux enfants pourquoi je choisis tel ou tel élève : d’abord, le choix, obligatoire parce que je ne peux interroger tout le monde. Ensuite, l’intérêt que j’ai à entendre tel ou tel enfant en fonction de ses difficultés à se faire comprendre ou simplement à comprendre.
Une fois qu’un premier élève a donné sa réponse, je demande aux autres en-fants de confronter ce qu’ils ont élaboré dans leur tête avec ce qui vient d’être dit. D’autres enfants sont ensuite interrogés pour exprimer uniquement ce qui est pareil ou différent avec ce qui vient d’être dit.

Obliger à penser et à confronter ses pensées à celles des autres

Je vois encore beaucoup de bras qui ont envie de se lever, mais plus aucun qui se lève vraiment. Chaque élève travaille, pendant tout le temps du ques-tionnement et de la recherche de réponse. J’ai l’impression de demander aux élèves exactement ce que je voudrais qu’ils fassent : peu importe ce que l’enseignant demande, peu importe comment il le fait, les élèves ont à se sai-sir de la question, à y chercher une réponse, à la comparer avec une réponse donnée par d’autres ou celle donnée par l’enseignant.
Diminuer, un peu, l’esprit de compétition dans une classe en empêchant de lever le doigt  ? Pourquoi pas  !