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On ne peut enseigner la démocratie que si on la considère non pas comme un objet (dé)fini à transmettre, mais comme une expérience à partager, comme un concept en perpétuel mouvement.

Le mercredi 29 août dernier, Débats Première était consacré à l’éducation à la démocratie à l’école. Très bien, mais on ne peut pas participer activement à l’organisation de la ségrégation sociale entre établissements et en même temps prétendre éduquer à la démocratie. Les jeunes ne sont plus dupes. Par ailleurs, la majorité des acteurs considèrent la démocratie comme une évidence, un donné, déjà là, une « culture » qu’il s’agit de conserver et d’entretenir.

La démocratie, un concept figé ?…

On peut, bien sûr, continuer à faire l’autruche, rester sourd au monde et faire encore plus de la même chose, enseigner les Lumières, la séparation des pouvoirs, la souveraineté du peuple, les vertus de la représentation et du Droit. Faire de la démocratie un objet achevé, défini, consensuel, universel, en ériger les principes en normes auxquelles se soumettre, transmettre ces normes à l’école et en évaluer les résultats aux examens ... On peut encore multiplier les leçons sur la shoah et croire envers et contre tout que cela va stopper la montée des extrêmes-droites en Europe et dans le monde ... On peut continuer à demander aux maîtres qui savent d’enseigner la démocratie aux élèves qui l’ignorent...

… ou en perpétuel mouvement ?

Mais on pourrait aussi revisiter le concept de démocratie avant de vouloir l’enseigner et en accepter l’indétermination fondamentale [1], son caractère inachevable et imparfait, nourrissant forcément des conflits dont l’issue est nécessairement à la fois indéterminée et instituante. On devrait également en reconnaître la déconsolidation [2] : aux USA comme en Europe, la confiance en la démocratie est directement et fortement proportionnelle à l’âge. Cela se comprend d’autant mieux si on considère en lien avec indétermination et déconsolidation, que la démocratie peut être définie comme à la fois une expérience vécue et une invention négociée. Et quelle expérience en ont aujourd’hui les jeunes, entre les tweets de Francken et de Trump, les relégations scolaires et les sites complotistes, et à quelle invention négociée les invite-t-on, en classe, à l’école et ailleurs ?

Une perte de crédibilité

Il faut avoir enseigné les sciences humaines en 4e ou 5e professionnelle pour comprendre que l’école, les enseignants et les adultes en général ont perdu toute crédibilité et toute légitimité aux yeux des jeunes, dès lors que ces adultes veulent transmettre ce qu’ils prétendent savoir à ceux qu’ils prétendent l’ignorer. Comment pourraient-ils d’ailleurs être crédibles pour enseigner le juste et l’injuste alors qu’ils parlent au nom d’une des institutions les plus injustes de notre société, une institution dont la fonction principale est de reproduire année après année les inégalités sociales. On n’enseigne pas la démocratie dans une institution anti-démocratique.

Expérimenter la démocratie

La démocratie n’est pas un objet (dé)fini à transmettre, elle est une expérience à partager et une (ré)invention permanente. Si l’école du Pacte veut jouer un rôle dans sa sauvegarde, elle doit d’abord faire la preuve de sa volonté de remettre en questions sa fonction de reproduction sociale. Il y a du boulot. Elle doit ensuite partir de l’expérience des jeunes et la prise en sérieux (pas au mot) [3] des connaissances qu’ils tirent de cette expérience. Elle doit encore leur proposer au sein de la classe et de l’école une autre expérience, une expérimentation d’une forme de démocratie. Elle doit enfin leur proposer de participer à la ré-invention de la démocratie, comme expérience à vivre et comme invention à négocier.

Une exigence de formation

Prendre au sérieux les jeunes et les connaissances qu’ils tirent de leur expérience, les inviter à d’autres expériences dans la classe et dans l’école, leur proposer de participer à la ré-invention de la démocratie, ne s’improvise pas. Cela demande un travail et une formation didactique et pédagogique solides.

5 principes d’évaluation
A titre d’exemple pour participer à cette ré-invention, on pourrait partir du travail du V-DEM Institute [4]qui propose d’évaluer les régimes du monde entier à partir de cinq principes, le principe électoral (élections régulières, liberté d’association, ...), le principe libéral (libertés individuelles, pouvoir judiciaire indépendant, ...), le principe délibératif (liberté d’expression, pluralisme des médias, prééminence du débat argumenté sur le pouvoir des émotions, ...), le principe participatif (dynamisme de la société civile, participation de tous les groupes, ...) et le principe égalitaire (égalité des capabilités au sens d’Amartya Sen). Aucun principe ne l’emporte sur les autres et aucun régime ne peut prétendre satisfaire entièrement aux 5 principes.

On pourrait proposer aux élèves de réaliser le même travail que le V-DEM Institute et de construire ensemble un outil d’évaluation et de comparaison des différents régimes et on pourrait mettre cet outil ou celui du V-Dem à l’épreuve de la réalité ... scolaire ?!

Jacques Cornet
président de CGé

Lien vers l’article en ligne : http://plus.lesoir.be/176561/article/2018-09-04/re-inventer-la-democratie-lecole

notes:

[1Voir les travaux et débats entre Claude Lefort, Cornélius Castoriadis, Jacques Rancière, Paul Ricoeur, Étienne Balibar, ...

[2Voir les travaux de Yasha Mounk, The People vs. Democracy. Why Our Freedom Is In Danger & How To Save It, Harvard University Press

[3« Ne pas prendre les jeunes au mot, mais les prendre au sérieux », Bernard Devos, délégué général aux droits de l’enfant, cité de mémoire

[4Héloïse Lhérété, Un monde moins démocratique ?, Sciences Humaines n°300, février 2018, pp. 32-34