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Pratiquer la philosophie avec les enfants... Les trois points de suspension sur lesquels se termine cette phrase sont à l’image d’un certain scepticisme à l’égard de cette démarche singulière.

En effet, diront certains, comment faire découvrir à des enfants l’incroyable raffinement de la pensée philosophique sans passer de la simplification au simplisme pur et simple ? C’est oublier un peu vite qu’avant de faire les beaux jours des marchands de papiers et des programmes universitaires, la philosophie est née sous le soleil, quelque part en Grèce et bien avant que l’Occident ne décide de remettre son compteur historique à zéro. Pratiquée en groupe et le plus souvent par l’entremise de discussions à bâtons rompus, l’enfance de la philosophie fut tourmentée, violente, incertaine et marque une rupture radicale avec le passé : elle se permet d’interroger l’évidence.
Qu’est-ce que la justice ? Qu’est-ce que la politique ? Qu’est-ce que l’amour ? Autant de questions débattues sans ménagement par le mythique Socrate avec la jeunesse dorée d’Athènes.
Aujourd’hui, parler de « philosophie avec les enfants », c’est donc aussi inviter la philosophie à renouer avec ses origines. Initier des bambins à la complexité de la pensée, c’est reprendre le flambeau des pères de la philosophie, réapprendre l’art difficile de l’accouchement d’un être dans la communauté des humains.
C’est à cette tâche que c’est attelé le philosophe américain Matthew Lipman en proposant des romans destinés aux enfants, étincelles promptes à enflammer leur merveilleuse faculté d’étonnement. Bien qu’inexplicablement absente des publications francophones, l’œuvre de Lipman s’est propagée jusque dans nos contrées, comme en témoigne le dossier pédagogique Les grandes questions. Pratiquer la philosophie avec les enfants des écoles primaires1, réalisé à l’initiative du ministre de l’Enfance, Jean-Marc Nollet. Si ce dossier ne donne pas les clés qui permettent la mise en place d’une « communauté de recherche » (nom donné par Lipman aux groupes de discussion philosophique), il permet de gouter à l’originalité d’un tel projet et à ses objectifs pédagogiques. L’articulation d’une communauté de recherche fonctionne comme un escalier pour la pensée : premièrement, il s’agit de « cueillir » les questions qui fleurissent à la lecture du texte. Ensuite, il s’agira de faire émerger les représentations qu’ont les membres de la communauté à propos du thème abordé. Et déjà surgit l’une des difficultés majeures de tout apprenti philosophe : confronter sa pensée au jugement d’autrui, dépasser le cadre de la réflexion intime pour s’engager dans l’incertitude d’une pensée commune. C’est là qu’intervient l’indispensable rôle du pédagogue : dans l’écoute attentive étendue à l’ensemble de la communauté et dans le questionnement indispensable à la dynamique d’une pensée qui s’élabore peu à peu. Le bénéfice d’une telle activité se joue donc à la fois sur un plan personnel et sur un plan politique : donner confiance à l’enfant dans l’expression de sa singularité et, par ce biais, l’ouvrir à la nécessité d’une pensée qui puisse être partagée sans perdre pour autant sa dimension plurielle. On peut comprendre la réticence de certains à cette approche de l’enfant tant il est souvent confortable d’incarner, comme enseignant, le rôle de juge ultime en matière de vérité. Pourtant, comme nous le fait voir avec finesse la cassette vidéo qui accompagne ce dossier, tout le monde s’enrichit sur ce chemin qui vient secouer nos idées reçues et nous ramène à l’inconfort de cette question qui nourrit depuis des siècles le questionnement philosophique : que tenons-nous pour vrai ?
Laurent Moosen

ps:

Les grandes questions. Pratiquer la philosophie avec les enfants des écoles primaires. Dossier pédagogique réalisé par l’association Philosophie-Enfances et l’asbl Philomène, CFB, 2001. Le dossier ainsi que la vidéo (film d’Isabelle Willem) sont disponibles sur simple demande au Cabinet du ministre de l’enfance.