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Accueil / CDoc / Recensions / Les enjeux ou les moyens du changement pédagogique ?

Dans ce livre [1], j’ai appris combien les écoles primaires sont différentes les unes des autres. De ces différences, je connaissais des bribes, accumulées au cours de conversations éparses avec les quelques instituteurs qui militent à GGé et à travers la lecture des expériences qu’ils relatent dans cette revue. Le livre de Vincent Dupriez [2] et Jacques Cornet [3] en donne un tableau d’ensemble, structuré et cependant très concret, au travers des descriptions des pratiques de cinq écoles bien différentes.
J’y ai aussi mesuré combien l’inégalité entre les enfants se fait dans l’établissement scolaire. Car je sous-estimais encore l’importance de ce niveau intermédiaire, entre les pratiques pédagogiques de chaque enseignant et les structures de l’ensemble du système scolaire.
Le livre comporte trois parties. La dernière, qui décrit le fonctionnement de ces cinq écoles, est le produit direct d’une recherche menée en 2003 par les auteurs, dans le cadre du GIRSEF pour l’un et de CGé pour l’autre, et grâce à un financement public décidé par le ministre Nollet (rendons à César...).
Cette recherche montre comment, sur le « quasi-marché » de l’enseignement, les établissements se construisent des « niches éducatives ». En effet, par la sélection « clandestine » des élèves qu’opèrent les écoles chic ou en s’adaptant aux enfants difficiles rejetés par elles, chaque établissement tend à répondre à un segment de la demande des parents, tout en stimulant cette demande par le style d’enseignement qu’il offre. La recherche montre aussi à quel point les enseignants et les directeurs d’école « ne veulent pas savoir » l’effet, sur le quasi-marché local, du projet d’établissement - plus ou moins explicite - qu’ils font vivre. À quel point aussi ils ignorent la culture des familles de milieux sociaux différents du leur, ce qu’on appelle les « rapports aux savoirs » [4] des élèves.
Ces descriptions sont précédées d’un exposé de la méthode suivie. Celle-ci puise dans deux courants de pensée : « intervention sociologique » et « entrainement mental » [5]. Consistant à faire réfléchir ensemble des enseignants d’une même école pendant plusieurs jours, elle fut à la fois recherche, action et formation. Cet alliage original est un bénéfice de la collaboration entre un centre universitaire et une association de militants pédagogiques. Avouons cependant que le livre ne nous dit pas ce qui, suite à ces interventions, a changé dans les écoles concernées ou dans la tête de leurs enseignants.
La première partie du livre concerne non plus l’établissement, mais l’ensemble du système éducatif. Un premier chapitre distingue différentes conceptions de l’égalité, en les illustrant par la comparaison de plusieurs pays européens, au travers de chiffres tirés d’analyses des résultats de l’enquête PISA de 2000. Un deuxième chapitre montre comment les inégalités existantes peuvent être réduites par plus d’hétérogénéité : dans la formation des classes au sein des établissements, dans la répartition des élèves entre ceux-ci et par la longueur du tronc commun qui précède une première orientation et sélection des élèves.
Quant à la deuxième partie, plus théorique, elle propose une grille pour lire à la fois les phénomènes « macro » de la première partie et les phénomènes « méso » de la troisième [6]. Les chercheurs y expliquent comment ils mettent en pratique une synthèse des deux grands courants qui traversent l’histoire de la sociologie. D’une part, enseignants et directeurs ont une façon de travailler (des pratiques) qui est fort influencée par leur position dans les structures (règles de fonctionnement, mode de financement, relations de pouvoir) du système dont leur école fait partie. D’autre part, au centre de ce système, un discours est produit (par des militants pédagogiques et des chercheurs en sciences de l’éducation, relayés par des groupes de pression et par le pouvoir politique, sous forme de décrets, puis par des formateurs et des conseillers pédagogiques) qui influence plus ou moins la vision du monde et de leur métier qu’ont les enseignants. Ce qui peut changer leur façon de travailler.
Les pratiques des enseignants dépendent donc à la fois par leurs représentations (leur vision du monde), influencées par des productions culturelles (le discours du centre) et de leur position dans le système, influencée par les structures de ce dernier. Ces deux influences sont contradictoires : le discours dit le contraire de ce que fait le système. Mais les dépendances ne sont pas rigides. Car les pratiques des enseignants influencent en retour leurs représentations et leur position (de soumission au système, de résistance au changement prescrit ou de ferment d’un projet approprié).
Un changement vers plus d’égalité est donc possible, mais il ne suffit pas de le décréter. Il faudrait que le pouvoir public travaille à la fois la culture des enseignants plus en profondeur (par une formation plus adéquate) et leur position dans le système (temps de travail, relations hiérarchiques et autres ressources) pour amener de nombreux établissements à déplacer leur niche éducative.
Il y a donc beaucoup de choses dans ce livre. Et beaucoup de cohérence entre ces idées. Cerise sur le gâteau, dans une préface substantielle, Philippe Meirieu exprime son estime pour cet ouvrage.

notes:

[1Vincent Dupriez et Jacques Cornet, La rénovation de l’école primaire - Comprendre les enjeux du changement pédagogique, Ed. De Boeck, 2005
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[2Vincent Dupriez fut secrétaire général de CGé au milieu des années 90. Il est chercheur au GIRSEF et professeur en sciences de l’éducation à l’UCL.

[3Jacques Cornet enseigne les sciences sociales dans le département pédagogique de la haute école ISELL, à Liège. Militant de CGé, il collabore régulièrement à la rédaction de ce périodique.

[4Dossier « Le rapport au savoir », TRACeS de changements, n °160, mars 2003
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[5Entrainement mental. Voir la recension d’un livre sur le sujet dans TRACeS de changements, n°169, jan-fév. 2005

[6Ceci dans une terminologie où le « micro » désigne la relation pédagogique, dans la classe, le « macro » le système d’enseignement d’un pays et le « méso » le niveau intermédiaire de l’établissement scolaire.