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Accueil / Publications / Contributions / Contributions : Archives / L’autorité à l’école, regards croisés

On entend beaucoup parler aujourd’hui de crise de l’autorité. Autour de la question de l’autorité à l’école en tout cas, parents et enseignants donnent souvent l’impression de se renvoyer la balle, entre accusations de laxisme et de démission (des parents) d’une part, d’incompétence et d’arbitraire (des enseignants) de l’autre. Au sein de Changements pour l’égalité, mouvement socio-pédagogique, nous avons eu envie d’en savoir plus.

Mais surtout, nous avons voulu mieux comprendre à quelles situations concrètes parents et enseignants font allusion quand ils parlent d’autorité à l’école. Il nous semblait en effet que, si de nombreuses « paroles d’experts » se font entendre à propos de l’autorité à l’école, peu d’écho était donné à la parole des parents et des enseignants eux-mêmes.

Pour ce faire, nous avons demandé à des parents et des enseignants d’écrire le récit d’un événement en lien avec une situation scolaire difficile sur le plan de l’autorité et dans laquelle ils avaient été impliqués. Une soixantaine de récits ont ainsi été recueillis. [1] Ces récits couvrent presque toutes les années de la scolarité, de la maternelle à la fin du secondaire. Ils concernent une grande diversité de matières scolaires et plusieurs situations scolaires différentes (cours ex-cathedra, travail en groupes, cour de récré, photo de classe, surveillance, etc.). Chacune des filières du secondaire, y compris l’enseignement spécial, est représentée par un récit au moins.

Cet échantillon de récits n’a, bien entendu, aucune valeur représentative d’un point de vue statistique. Néanmoins, d’un point de vue qualitatif, il rencontre le principe de saturation, c’est-à-dire qu’il recouvre une large étendue de la diversité de profils de témoins que l’on peut définir sur base de l’âge, du genre, du niveau d’enseignement, de la filière, de la matière enseignée et du type d’acteur concerné. Une analyse statistique approfondie sur un échantillon aussi réduit et constitué de cette manière n’aurait aucun sens. L’analyse a donc consisté à extraire de manière plus qualitative les grandes tendances et différences qui émergent de ces récits.

Désaccord ou malentendu ?

Que nous apprend l’analyse de ces récits ? On peut tout d’abord noter la quasi-absence de récits concernant des conduites délictueuses ou délinquantes. Pour les personnes interrogées, la question de l’autorité à l’école ne réfère pas d’abord ni principalement à la question de la violence à l’école. D’ailleurs, les élèves sont loin d’être les seuls acteurs mis en cause dans les récits récoltés ; c’est pour une bonne part entre adultes que l’autorité paraît poser question. Soulignons également la grande diversité des situations mises en jeu dans ces récits, qui concernent de nombreux aspects de la scolarité.

Cependant, on constate de grosses différences entre enseignants et parents. Les récits des enseignants portent le plus souvent sur des incidents ponctuels, impliquant surtout des élèves, et qui tournent autour du respect des consignes et des règles scolaires (bavardage, déplacement intempestif, refus d’une consigne, réplique, retard, chahut, tenue vestimentaire, cohésion des adultes, ...). Les réactions rapportées sont majoritairement fondées sur l’affirmation de pouvoir.
Les récits des parents concernent souvent des situations de plus longue durée, moins focalisées sur un incident particulier, impliquant plusieurs acteurs, et qui ont des répercussions à long terme. Ces récits mettent l’accent sur l’impact de décisions scolaires par rapport au bien-être des enfants (sanction humiliante ou disproportionnée, manque de transparence et iniquité des procédures d’exclusion, négligence, ...). Les réactions rapportées sont majoritairement fondées sur des tentatives de persuasion.

Pour comprendre ces différences, il est sans doute utile de rappeler que le milieu scolaire se caractérise par une forte prégnance du domaine conventionnel. La structure sociale de l’école repose sur un grand nombre de règles conventionnelles et la place laissée à la sphère personnelle y est peu importante. Une bonne part de ces conventions sont en outre spécifiques au milieu scolaire et ne font pas l’objet d’une régulation sociale en dehors de l’école (ex. : habillement, déplacements, prises de parole, ...). Le caractère unilatérale des réactions des agents scolaires pourrait également refléter l’emprise de ce cadre très formalisé couplée au pouvoir associé à l’évaluation scolaire.
Le rôle de parent est quant à lui plus marqué par des considérations morales associées au fait de prendre soin de son enfant. Les parents auraient donc un point de vue plus dégagé des impératifs conventionnels de l’école et plus teinté par le souci du bien-être et de l’avenir de leur progéniture. Le peu de pouvoir formel (promotion, sanction, recours, ...) dont ils disposent à l’égard des agents scolaires les pousserait à privilégier la négociation pour faire entendre leur point de vue.

Manque de dialogue

Rappelons qu’il s’agit là de tendances générales qualifiées de nombreuses exceptions, même parmi le nombre limité de récits recueillis, qui n’épuisent pas la diversité et la spécificité des situations particulières. Néanmoins, au total, il est frappant de constater à travers ces récits la difficulté des nombreux acteurs éducatifs à accepter d’entrer en dialogue et de prendre en considération d’autres points de vue que le leur. Sans que l’on puisse douter de leur bonne volonté, chaque parti reste bloqué dans une vision valable mais limitée de la situation, sans prendre en compte le fait que la vision de l’autre parti peut également être justifiée. La lecture de ces récits suscite dès lors un sentiment de rencontre ratée, de malentendu stérile.

Que retenir de ces récits à propos de l’autorité à l’école ? Une première observation est la multiplicité et la diversité des représentations, des modèles et des points de vue concernant l’autorité à l’école. Parmi les différents acteurs éducatifs interrogés, on constate une absence de cadre de référence unique ou dominant. Bien sûr, la plupart des participants s’accordent sur l’importance de trouver un équilibre entre autoritarisme et laxisme, et dénoncent ce qui leur paraît être des abus de pouvoir ou des démissions. Mais l’analyse des récits fait surtout apparaître que, face à une même situation, plusieurs grilles de lecture peuvent cohabiter ou se heurter. La nécessité de l’autorité dans l’enseignement est très largement partagée. Par contre, les avis divergent concernant la forme et les fondements de cette autorité. En ce sens, ce qui semble poser problème est peut-être surtout la reconnaissance de la légitimité des points de vue de chacun des interlocuteurs. Une deuxième observation frappante est que le point de vue adopté ou le modèle mobilisé est largement fonction du rôle social occupé par les participants. Autrement dit, la diversité constatée est fortement liée à des différences entre enseignants et parents.

Face à cet état des choses, il n’est pas étonnant que la pratique de l’autorité à l’école soit souvent décrite comme difficile, exigeante, traversée par des tensions. Celle-ci ne va pas de soi, et un besoin s’exprime de repenser l’autorité de manière collective.

Réfléchir à l’autorité

Faut-il dès lors essayer de dégager « le » bon modèle de l’autorité, « la » forme la plus efficace, « la » position légitime ? Est-ce possible et souhaitable face à la multiplicité des enjeux concernés par l’autorité à l’école ? Ne vaudrait-il pas mieux reconnaître la pluralité des cadres de références, et développer chez les acteurs la capacité à savoir jouer dans plusieurs registres et à s’ouvrir à d’autres points de vue ?

Pour sortir de l’affrontement, de la déresponsabilisation ou de la dévalorisation réciproque qui entache trop souvent les questions d’autorité à l’école, les récits font apparaître l’importance de favoriser une logique plus participative et plus réciproque entre parents et enseignants. Certes, certains points de vue sont irréconciliables, mais au moins pourrait-on reconnaître et éclairer le rôle et la position de chacun. Néanmoins, ce défi ne doit pas reposer sur les ressources des seuls individus, d’autant que celles-ci risquent de varier suivant l’origine socio-culturelle. Ainsi, un des défis principaux autour de la question de l’autorité à l’école est-il sans doute de savoir quels temps, quels lieux et quelles procédures permettraient de faire face à cette demande accrue de négociation et de sens dans l’usage de l’autorité à l’école.

notes:

[1L’étude complète est téléchargeable gratuitement sur notre site.