Fermeture annuelle du 13 au 28 juillet : les commandes seront assurées jusqu'au 12 juillet et dès notre retour. Bonnes vacances !

12. Apprendre la vie

Apprendre un métier par l’alternance : la formule consacrée est chez nous le résultat d’un long passé (et parfois aussi d’un lourd passif). Comment un jeune s’y fraye-t-il son chemin, au gré des hasards et des rencontres ? Parcours de Makhno, ancien élève en électromécanique.

J’ai étudié en technique de qualification pour me former comme électricien automaticien. J’ai mis un peu de temps à comprendre les raisons de mon choix. J’aimais l’école où j’étais, j’avais mes copains, j’avais déjà mon premier groupe de musique là-bas, et ce n’était pas loin de la maison. Je voulais rester dans cette école et cette ambiance. En plus, je voulais apprendre quelque chose de concret.
L’école proposait trois options, notamment technique de qualification en électromécanique où on nous garantissait un emploi à la clé à la fin du cursus. Ce n’était pas forcément la matière qui m’intéressait, mais mon père et mon oncle avaient fait des études là-dedans et m’avaient dit que ça pourrait me plaire. J’avais déjà formulé mon intérêt pour la section fin 2e, mais comme j’étais bon élève, on m’a maintenu en général. Je m’y suis donc inscrit en 4e secondaire après une 3e générale peu motivante.

Comprendre, mais plus tard

À l’école, les cours théoriques pouvaient être assez lourds avec de la mécanique, beaucoup de math et de physique. Ce n’était pas facile à digérer pour plein d’élèves. Alors, les professeurs d’électricité et de mécanique nous expliquaient en quoi ce type de calculs pouvait servir concrètement dans l’apprentissage du métier : par exemple, dans le fonctionnement d’une centrale à haute tension. Mais c’est souvent plus tard qu’on voyait vraiment l’utilité de cette théorie… lors du stage. Il y avait aussi des cours pratiques qui permettaient parfois des applications. Par exemple, on avait dû établir le plan de l’électricité d’une maison pour savoir où mettre les prises, calculer le nombre de disjoncteurs, etc. Au cours de pratique, il a fallu câbler l’installation électrique d’une des pièces de la maison que le prof avait tirée au hasard sur un panneau didactique.
En 5e ” mais ce n’était pas encore un stage ”, on a suivi plusieurs formations (qui pouvaient durer un jour à une semaine) en dehors de l’école, à Technocampus. Un campus composé de minifausses usines, par exemple de triage de billes en bois ou en métal, équipées des machines qu’on retrouvera l’année d’après lors de notre stage en entreprise. Cela permettait déjà de se rendre compte que tout ce qu’on avait appris en classe pouvait servir à faire fonctionner une miniusine. Cela dit, moi, j’ai eu besoin de me rendre réellement dans le monde du travail, l’année d’après, et de constater que ce que je faisais pouvait servir dans la vie et la société.

Fuis !

C’est donc en 6e secondaire que j’ai fait un stage Cefa d’une durée de huit mois (2 jours à l’école et 3 jours en entreprise). J’étais en électricité-automation. Après un premier entretien dans une entreprise, on m’a proposé de travailler sur un ordinateur. En sortant de là, j’ai demandé à mon professeur de faire quelque chose de plus physique et manuel. Il m’a envoyé dans une usine de sidérurgie.
Mon prof me l’a dit par après : il y avait été fort, en m’envoyant dans le lieu de stage le plus dur. La sidérurgie, en Belgique, ce sont de vieilles installations ; beaucoup de bruit, beaucoup de poussière. J’étais le seul stagiaire là-bas. Mes collègues d’usine me le disaient à longueur de stage : essaye de trouver une place ailleurs, fuis ! Mes copains de classe, eux, m’avaient surnommé le mineur, parce que je partais tôt, rentrais tard, et revenais couvert de poussière.
Pourtant je l’ai bien vécu, ce stage : j’étais content de faire un métier où je pouvais me déplacer, où j’étais sale à la fin, et avec le sentiment en fin de journée d’avoir fait quelque chose de concret. De plus, l’équipe était très soudée.
Mon tuteur était surnommé Casper, et pas parce que c’était un planqué. Il s’occupait de la centrale des eaux, qui se trouvait en dehors de l’usine, et de la centrale de haute tension : il y avait facilement 1 ou 2 kilomètres à parcourir entre les différents lieux par des souterrains. Il n’arrêtait jamais. Ensemble, on faisait de la maintenance : nous assurer du bon fonctionnement des machines, et réaliser des dépannages. C’est là que c’était le plus intéressant, parce que ce n’était pas tout le temps la même chose.

Le travail, concrètement

L’usine tournait uniquement la nuit ; la journée commençait donc avec la rencontre du veilleur, l’électricien de nuit qui nous fait son rapport. Il y avait aussi une réunion d’équipe. J’étais en contact avec les six ou sept collègues de ma section, je les connaissais tous. Mais durant l’essentiel de la journée, mon tuteur et moi étions seuls. Je le suivais tout le temps, et ça m’arrangeait bien, car au début j’étais un peu apeuré d’affronter la vie professionnelle. C’était un gars très compétent, très calme, et qui expliquait les choses posément.
Pendant le premier mois, j’ai été passif, je l’observais beaucoup. S’il y avait quelque chose qu’on savait faire à deux, il me demandait un coup de main. C’est plutôt vers la fin qu’il m’a demandé de faire de petits travaux, des tâches d’entretien qu’il avait pu me montrer plusieurs fois avant ” remplacer un disjoncteur, par exemple. Des tâches très concrètes ” pas réparer une panne, face à laquelle j’aurais dû me débrouiller vraiment tout seul. Il y avait tout de même une usine à faire tourner, et donc une exigence de performance qui ne permettait pas ce genre de démarche. Il ne pouvait pas rester deux heures à me regarder travailler…
J’ai aussi fait des corvées comme nettoyer des armoires électriques, ou trier et scanner de vieux plans de l’usine. Mais c’est aussi le jeu : tu acceptes de les faire si on t’apprend aussi comment fonctionne l’usine. C’était évidemment une forme de bizutage du petit nouveau. Mais quand je devais les faire, mon tuteur venait avec moi. Cela m’a aidé à me rendre compte que ces tâches pénibles font partie du métier, tout le monde s’y est mis à un moment donné, c’est comme ça. Il est évident qu’en tant que stagiaire, on est aussi de la main-d’œuvre pas chère pour l’entreprise, mais cela a été exceptionnel, à la différence de ce que j’ai pu entendre pour certains lieux de stage.

Éole/entreprise : mondes parallèles

Pour ce qui est des apprentissages, plus j’avançais dans mon stage, plus je me rendais compte que la théorie que j’avais dû apprendre avait son importance si je voulais être bon dans ce métier. Et quand on voit vraiment à quoi ça sert, qu’on voit qu’on peut résoudre un problème alors qu’on est dans une situation de stress, ça rentre plus vite et on a l’impression d’être utile. C’est ce qui s’est passé.
Régulièrement, mon tuteur vérifiait ce que j’avais appris à l’école. Quelques fois, il devait me (ré)expliquer certains points (je ne suis arrivé en technique qu’en 4e), comme le calcul de la section d’un câble en fonction de l’intensité. Il le faisait avec les moyens du bord, avec un crayon et un bout de papier… ou avec son doigt sur la porte d’une armoire poussiéreuse.
Pendant ce temps, à l’école, les cours continuaient en parallèle, sans qu’il y ait d’interaction avec ce qui se passait en stage. Sans doute cette interaction n’était pas possible, puisque chacun des neuf élèves de la classe avait un stage très différent. Il y avait aussi moins d’heures de cours généraux. C’est sans doute différent des élèves de l’IFAPME[1]En alternance durant toute leur formation. qui étudient le théorème de Pythagore le lundi, et pourront l’utiliser sur leur chantier quelques jours plus tard. Je ne sais pas si, eux, ils voient mieux l’utilité des savoirs théoriques.
Pourtant, des liens avec l’école se faisaient. D’abord, une assistante sociale venait sur le lieu de stage pour voir comment ça se passait non pas auprès de mon tuteur, mais du contremaitre de la section où je travaillais (est-ce que je foutais le bordel ? Avais-je le niveau technique ?, etc.).
Toutes les semaines, je devais aussi faire un compte rendu du travail réalisé. Ça me soulait vraiment de faire ça ! Enfin, j’ai dû faire un TFE sur mon stage, sans que mon entreprise ne m’accorde du temps sur place pour le faire, contrairement à mes autres camarades de la classe : j’étais là pour bosser !

Bilan de stage

Avec le recul, je ne suis pas sûr que ce soit au niveau technique que mon stage m’a apporté le plus de choses. Bien sûr, j’ai acquis de la compétence tout en étant confronté à des situations de stress, même si je ne pense pas que j’aurais été capable de travailler tout de suite après. Mais l’essentiel des apprentissages a porté sur la vie en général, et la vie en entreprise.
D’abord, en sortant de mon stage, j’ai compris que je ne voulais pas faire ça de ma vie. Est-ce que j’aurais pu me dire cela si je n’avais été qu’à l’école ? Pas sûr : ce n’est pas assez concret. Ensuite, j’ai appris à me comporter dans la vie professionnelle : ce qu’il faut dire et ne pas dire, faire et ne pas faire ” bref, ce qu’est une attitude professionnelle. J’ai appris encore l’importance des relations entre collègues. Et je me suis rendu compte d’une chose : plus les conditions de travail sont dures, plus ces liens sont importants.
J’ai pu vérifier cela par la suite, en travaillant dans l’évènementiel ; ou par contraste, lors d’un emploi beaucoup plus paisible, où ces liens comptaient beaucoup moins. À l’usine, mes collègues devenaient sinon des amis au moins des copains avec qui on buvait des verres après le travail. Cela aussi, je l’ai appris : l’importance de l’afterwork !
Voilà ce que j’en ai tiré. Cela m’a appris la vie.

Cet entretien a été préparé avec l’aide de
Francis Tilman et de deux de ses textes : Manuel de la formation en alternance https://shrtm.nu/1noP et Les discours analytique et normatif sur l’alternance. https://shrtm.nu/Pgnq

 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 En alternance durant toute leur formation.