14. Mission presque impossible

Imaginez-vous dix enseignants dans une école technique, chacun ayant à sa charge une matière différente et décidé à changer ses pratiques professionnelles. Une mission presque impossible dans le temps scolaire, alors on se met au vert…

Leur mission, s’ils l’acceptent, est d’organiser, en une réunion mensuelle de cent minutes, un quoi de neuf[1]Quoi de neuf : moment où les participants peuvent parler d’un sujet qui leur tient à cœur., un temps de partage de pratiques, d’informations sur les projets en cours, l’organisation d’un Conseil des élèves, la rédaction d’un texte trimestriel de communication à destination de leurs collègues, un ça va/ça va pas[2]Ça va/ça va pas : temps de clôture de la réunion où chaque membre peut en dire quelque chose sans que les autres ne puissent réagir.
Cette mission est pratiquement impossible dans le temps scolaire. Alors un peu frustrés, mais pas découragés, ces enseignants ont décidé de faire leurs bagages et de réserver un gite pour deux jours (normal, ils sont tout le temps en congé).
Pourquoi sont-ils sortis de l’école ? Que sont-ils allés chercher lors de leur mise au vert ?

Pourquoi sortir de l’école ?

« J’ai trouvé l’idée d’une mise au vert très motivante pour une série de raisons.
Tout d’abord, je savais que j’allais m’amuser. J’imaginais que ces deux jours auraient un léger gout de RPé[3]RPé : rencontres pédagogiques d’été, formations organisées par CGé..
Ensuite, j’avais envie de pouvoir prendre du temps pour approfondir certains points qui, lors de nos Conseils mensuels, sont trop souvent à peine ébauchés ou reportés.
Enfin, j’avais l’intime conviction que j’allais en ressortir enrichie. On est tous profs dans la même école, mais nous avons des bagages et des réalités de terrain différents, des engagements politiques plus ou moins soutenus… Quand un des collègues parle de quelque chose, je me sens suffisamment en sécurité pour oser dire que je ne comprends ou que je ne suis pas d’accord. Et j’ai suffisamment confiance en eux pour oser orienter mon regard d’une autre façon, avec un angle parfois moins obtus (ou moins droit ou moins aigu) lorsqu’ils amènent de nouvelles théories, de nouvelles questions ou encore d’autres réponses.
Je suis repartie plus que satisfaite de cette mise au vert où j’ai eu bien bon (comme on dit chez moi), où j’ai appris de nouvelles théories, où j’ai pu réfléchir… C’était aussi l’occasion de consolider notre collectif. Or, sentir qu’on fait partie d’un collectif et qu’on y a une place ancrée et respectée, je trouve ça rassurant et porteur. » Carole, prof de français.

Discuter autrement

« D’abord les arbres étaient beaux, c’était l’occasion pour moi, citadine, d’être plongée dans un paysage ardennais. Notre mise au vert (au jaune, au rouge, aux ocres de l’automne…) a renforcé ma motivation d’enseigner. Je crois qu’on ne discute pas de la même manière hors de l’école que dedans. On a fait des allers-retours entre soi et les autres, c’est riche et déstabilisant. Nous avons eu du temps devant nous (même si le timing était serré), on est enfin parvenus à faire de l’EM[4]EM : entrainement mental, méthode d’analyse d’incident critique. jusqu’au bout ! Nous avons partagé moments de travail et de détente, ce qui me fait l’effet d’un cimentage de notre équipe. Prendre de la distance, au propre comme au figuré, nous a permis d’authentifier notre travail de prof et de savoir qu’on n’est pas tout seul. » Béatrice, prof d’histoire.

Qu’est-ce qu’on est allé chercher  ?

« La convivialité ! Après ces deux années de covid, j’avais besoin de retrouver mes collègues d’Epiraph[5]Épriraph : Nom de notre équipe de pédagogie institutionnelle..
Quel bonheur de pouvoir débattre à fond d’un sujet sans être coupé par un gardien du temps. Prendre le temps de nous rattacher à l’éthique PI, de faire de l’entrainement mental pour trouver des pistes d’action à une situation délicate, pour partager des lectures, pour faire avancer nos projets plus vite, pour nous nourrir de théories, pour ressortir tout ce qu’on avait mis au frigo (pour ensuite y remettre plein de trucs).
Bref, ces deux jours nous ont fait avancer, mais avec tout ce qui en est ressorti, je crois que nous aurons besoin d’une semaine pour la prochaine mise au vert. » Céline, prof de langues.

Prendre le temps

Je suis frappé par l’apparente homogénéité des thématiques abordées dans ces trois témoignages. Si nous sommes sortis de l’école, c’est pour chercher de la convivialité, de l’enthousiasme, de la solidarité, de l’enrichissement personnel et collectif… et du temps !
Du temps pour pouvoir analyser finement, à l’aide de la technique de l’entrainement mental, les problèmes que nous rencontrons au quotidien dans notre pratique, dans nos rapports avec nos collègues et l’institution et tenter d’y apporter des solutions.
Du temps pour rédiger un Brouillon de PI, c’est-à-dire une sorte de newsletter qui fait part des activités de notre équipe de pédagogie institutionnelle. Par ce texte, nous les invitions à un gouter, afin de tenter d’ouvrir avec eux le débat sur le parcours de nos élèves et sur la vie à l’école.
Du temps pour planifier des activités et des projets avec nos élèves.
Du temps pour rencontrer des collègues que nous croisons tous les jours, mais avec lesquels nous avons si peu de temps pour discuter.
Je m’interroge malgré tout. Pourquoi doit-on sortir de l’école pour trouver ce que nous cherchons ? Les logiques de compétition et de sélection individualistes sont-elles immuables ? L’école est-elle si sclérosée que le seul moyen de la changer, c’est d’en sortir ?
Il me semble que le temps que nous sommes allés chercher et dont nous manquons si cruellement, l’école ne pourra pas nous le donner et que c’est précisément ce qui explique une bonne partie de son inertie.
L’espace d’un weekend, nous avons échappé au cadre rouillé et un peu moche de l’école que nous voulons changer. Nous en sommes sortis pour mieux y rentrer et trouver la force de continuer à faire bouger les lignes ensemble. Nul doute que notre petite escapade nous a rendu courage et nous a donné envie de plus, de mieux, maintenant et ensemble.
S’agit-il toujours d’une mission impossible ?

 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Quoi de neuf : moment où les participants peuvent parler d’un sujet qui leur tient à cœur.
2 Ça va/ça va pas : temps de clôture de la réunion où chaque membre peut en dire quelque chose sans que les autres ne puissent réagir.
3 RPé : rencontres pédagogiques d’été, formations organisées par CGé.
4 EM : entrainement mental, méthode d’analyse d’incident critique.
5 Épriraph : Nom de notre équipe de pédagogie institutionnelle.