158 Édito

Pour ne pas vous laisser penser que le milieu aquatique serait encore votre milieu de vie, ni vous donner à croire que pour se nourrir il suffisait de rester pendu au même cordon, ni vous permettre d’espérer que vous pourriez garder les yeux fermés toute votre vie en flottant tranquillement sans inquiétude, votre maman vous a appelé à la vie en comprimant fort votre petit crâne pour secouer vos méninges. Vous en avez pleuré… Ce qui a rassuré le petit monde environnant quant à votre éveil.

Pour un grand nombre d’entre vous, cela s’est calmé quand vous avez été à l’air libre. En dehors de quelques sollicitations à sourire (fais une risette à oncle Alfred), à marcher (qui c’est qui va venir tout seul dans les bras de maman), à parler (dis “pa-pa”), on vous a laissé dormir quelques années. Votre drame a peut-être été de vous y complaire…

Un jour, à l’aube, quand le réveille-matin a sonné pour vous, la chute a été d’autant plus rude. À l’école, des professionnels du réveil se sont agités pour vous appeler au vrai être, à la vraie vie: l’esprit pensant, la vie pensée. D’éveil ceci en éveil cela, on a voulu faire naitre en vous la question, vous avez appris à en poser de bonnes et à résoudre celles que vous ne vous posiez pas.

Adulte, vous résistez encore, votre esprit ne pense qu’à se reposer et se bourrer d’idées toutes faites, d’images, de télé, de jeux et de discours raccourcis. Vous vous surprenez encore à penser de temps à autre qu’il vaut mieux se cacher les vrais problèmes et fuir les grandes questions.

L’éveil est une lutte permanente. Au sens piagétien, une naissance: de schèmes en représentations mentales, de déséquilibre cognitif en rééquilibration majorante, le développement se poursuit sans cesse. Au sens bachelardien, une mort: dépasser la pensée commune, surmonter les obstacles épistémologiques, rectifier les erreurs, rompre avec le passé, se plier à un ascétisme intellectuel.