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Lier, délier : les institutions de la Pédagogie Institutionnelle exigent de la rigueur, et de fréquents allers-retours entre action et réflexion.

Ce vendredi-là, j’avais prévu un cours très concret, que je pensais bien ancré dans la réalité de mes étudiants : un travail directement utile à leur stage qui débuterait le lundi suivant.

Mais j’ai à peine commencé à donner la consigne du jour qu’arrive Serge, en retard et énervé : l’école ne lui a toujours pas trouvé de lieu de stage pour lundi ! Réactions des autres, choqués, offusqués par la manière dont on les traite dans cette école. Discussion, récriminations, conseils en tous sens à Serge... qui repart aux nouvelles et fera la navette entre la classe, le bureau de coordination des stages et le téléphone, durant les deux heures de cours. Un cours qui perd de son sens : comment Serge et les autres pourraient-ils penser pédagogie dans un tel état d’agitation et d’insécurité ?

Le prévu et l’imprévu

Comme beaucoup de profs probablement, j’ai toujours eu le désir de faire de la place dans ma classe pour la parole des étudiants. Mais comment faire pour que l’expression ne prenne pas toute la place et ne parasite pas en permanence le travail ? Comment articuler ma volonté de travailler et de les mettre au travail et ce désir d’être à leur écoute. Et comment articuler le prévu et l’imprévu dans la classe ?

La formation en Pédagogie Institutionnelle m’apporte à la fois des outils et une énergie : des outils concrets pour instaurer et gérer des temps de parole, la certitude que ces moments doivent être menés avec rigueur et une confiance en moi suffisante pour me lancer dans l’expérience.

Nouveau scénario l’année suivante : à chaque début de cours, un quart d’heure de parole « à bâtons rompus ». Je m’inspire directement du Quoi d’neuf ? de Freinet et d’Oury pour instaurer un temps de parole libre, non centré sur une tâche ou un apprentissage, où les seules règles sont de s’inscrire au départ, de dire ce qu’on a envie de communiquer à la classe et de ne pas entamer de débat.

L’idée est de distinguer un temps d’expression subjective où on peut tout dire et un temps de production où, l’esprit ainsi libéré, chacun pourra mettre son énergie dans un travail. Ma crainte : être à côté de la plaque, perdre du temps, ne pas faire sérieux dans un enseignement supérieur où ma responsabilité est de former des enseignants compétents. Mon espoir : que chacun se sente accueilli comme une personne et pas seulement comme un cerveau.

Au fil des semaines vit ce Quoi d’neuf : j’écris au tableau les noms de ceux qui veulent prendre la parole aujourd’hui, puis je leur donne simplement la parole à tour de rôle. Le quart d’heure est à chaque fois bien rempli : « Ce n’est pas possible, on a trop de travail. J’aimerais qu’on puisse faire ceci cette année. Je panique parce que je n’ai pas encore mes sujets de stage. J’ai des pasticcios à vendre, est-ce que vous m’en achetez ? Je râle parce que... » Parfois, je m’inscris aussi. Des choses se disent qui n’ont pas de place prévue ailleurs dans le temps scolaire, des choses d’allure souvent banale, qui semblent parfois soulager, qui font rire les autres ou grincer des dents.

Quand le quart d’heure est écoulé, je démarre le cours et la centration sur les tâches est souvent bonne, et même très bonne.

Dérives et rives

Au fil des semaines aussi dérive ce Quoi d’neuf : je laisse s’engager certains débats, je réagis quand je me sens interpelée personnellement,... Le plus souvent, pour régler une difficulté évoquée par un étudiant, je renvoie à d’autres lieux de l’école. Mais quand elles me paraissent de mon ressort et pouvoir être vite réglées, je le fais : j’adapte un horaire, un délai ou une consigne... dans le quart d’heure du Quoi d’neuf...

Retour en formation de Pédagogie Institutionnelle cet été à la Marlagne. Occasions d’échanger sur cette expérience. En réponse à mes interrogations sur les dérives de mon Quoi d’neuf, Noëlle rappelle le désir de symbiose qui nous habite et la nécessité de la frustration pour que chacun grandisse. Le fantasme de la bonne mère qui comble au mieux son nouveau-né n’est pas loin... Chercher à résoudre sur-le-champ les difficultés exprimées, c’est créer un cocon confortable mais peu formateur.

Je repense à la phrase d’Aïda Vasquez : « Besoin comblé, désir perdu. » Et aussi à celles d’Imbert : « La médiation ne sert pas à lier les uns aux autres. On pourrait avancer qu’elle sert plutôt, avant tout, à délier les uns des autres et chacun par rapport à soi (...). »

Ma décision est prise : cette année, je refais un Quoi d’neuf mais un vrai, sans débat, sans résolution des problèmes, simple moment d’expression personnelle de qui veut sur ce qu’il veut. Cette fois, il faut que je tienne bon sur les règles. En espérant que si frustration il y a (« Vous nous écoutez mais ya rien qui change... »), elle sera une source d’énergie pour chercher à d’autres moments ou dans d’autres lieux comment faire changer les choses dont nous nous plaignons à l’école.

Le Quoi d’neuf est souvent considéré comme une première institution facile à installer. Mais elle nécessite autant de rigueur que des institutions plus complexes. Pour garder le cap, il est essentiel de se donner des occasions de réflexion et de recul sur notre action. Les ateliers de formation en Pédagogie Institutionnelle [1] créent de multiples et féconds allers-retours entre action et réflexion. Selon moi, cette formation est indispensable pour éviter les dérives, pour éviter de se faire piéger par son propre désir ou celui des autres.

notes:

[1Mais aussi le travail en Équipe de Pédagogie Institutionnelle (EPI).