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Les ados et leur corps : caché, exposé, provocant...

J’aime les classes d’adolescents. J’ai une classe de 3e professionnelle, au public très varié : jeunes filles d’origine musulmane très sages ou au contraire provocantes, garçons décrocheurs et indisciplinés. Chaque année, je sais d’avance qu’à un moment ou un autre, ils me provoqueront par leur maintien corporel ou leur habillement. J’attends que les occasions se présentent pour discuter avec eux de ce qui engage le respect mutuel, du regard et des limites à poser (les miennes, les leurs). Nous nous apprivoisons mutuellement.

Mais cette dernière rentrée a été chaude pour moi, plus que d’habitude. Il n’y a pas eu beaucoup de blancs ou de temps morts. J’en ai d’abord pris plein la vue avec le décolleté plongeant de Jessica. Je le lui fais remarquer, mais pas assez discrètement. Difficile pour moi de comprendre qu’elle ait besoin de discrétion ! Mais j’apprends qu’elle a des tendances suicidaires depuis le décès de sa mère. Rapidement, j’observe aussi que Donovan a les mains baladeuses et la parole indécente, que Simon, malgré son physique de fils de bonne famille, apprécie les rondeurs de certaines de ses compagnes de classe qui le lui rendent bien au début. Plaisirs mutuels ?

C’est sans compter sur Jessica, qui se fait élire déléguée de classe et fait la loi : elle connait les motifs des absences de tout le monde, veut s’occuper des élèves malades, prend la parole à tout propos et monte la classe contre Simon. Différents élèves écrivent dans le cahier du conseil pour se plaindre de lui. Je gère comme je peux. Souvent, comme il n’y a pas de faits précis, je refuse que les points soient discutés.

Sous le gilet, la scène
En Expression orale, Jessica et Simon se partagent les rôles principaux de notre pièce de théâtre. Jessica joue avec assurance mais brosse régulièrement. Simon patauge, est très mal dans sa peau sur la scène. Il reste assez isolé dans le groupe, est très maladroit dans ses interventions. Je comprends qu’il énerve les autres. C’est alors qu’il sort son plan B : il « montre ses fesses », avec des pantalons qu’il porte le plus bas qu’il peut. Que veut-il montrer ou prouver ? Les autres se plaignent de sa tenue dans le cahier du conseil. Ils me montrent une vidéo sur un GSM. Simon reconnait le problème, il mettra un boxer haut sous ses pantalons, on ne devrait plus voir ses fesses.

Arrive Yannick, exclu d’une autre école, cheveux longs, regard fuyant (mais pétillant en direct), pantalon slim ou large sur le boxer, vrai ado provocateur, malin, bon lecteur. Il se lie avec Simon et charme les filles. L’ambiance de la classe s’améliore, les filles se calment vis-à-vis de Simon. Je crois qu’un certain équilibre est revenu. Yannick semble se plaire à mes cours, s’installe au premier rang. Et, ce n’est pas vrai, là, juste devant moi, je distingue sur son t-shirt un sexe en érection ! Je suis désarçonnée. Heureusement, il porte aussi un gilet ! Je lui demande discrètement de remonter la tirette et lui conseille d’éviter de se balader comme ça dans l’école. Vais-je pouvoir ou devoir parler de l’incident au conseil ? Que faire ? Comment mes élèves prudes vont-elles comprendre ?

Je ne me pose pas de questions très longtemps, car Jessica vient me trouver après le cours pour me dire que j’ai bien fait de faire une remarque à Yannick à propos du dessin zoophile de son t-shirt (moi, je n’avais pas vu jusque-là !). Je pense amener le sujet au conseil, mais Yannick est absent, on en reparlera plus tard. Il joue par contre très bien au théâtre, ce qui aide Simon qui progresse. Arrivent les vacances de Pâques. Yannick ne revient pas à l’école après les congés, on n’en reparlera pas. Je cours pour finaliser la mise en scène de notre pièce. Il faudrait pourtant prendre un peu de temps pour rebondir et parler ensemble de ce corps qui nous perturbe tant !