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Accueil / Publications / TRACeS de ChanGements / Rubriques hors dossiers / Sagas / Saga 11 - Ouvrir les grilles du professionnel / Améliorer les compétences de lecture en professionnelle ?

Dans notre 2e degré professionnel expérimental [1] que nous appelons 2e degré généraliste, nous
avons renforcé les cours généraux et supprimé
les options que nous avons remplacées par des
cours d’initiation aux options organisées dans
l’école au 3e degré. L’objectif de l’expérience est
de lutter contre les pseudochoix précoces des
élèves tout en renforçant leurs compétences de
base. Leur grille comporte 7 heures de français,
4 heures de math, 2 heures de langues, 4 heures
de projet professionnel et 3 cours d’initiation de 4
heures.

J’ai la chance cette année
d’avoir un petit groupe
d’élèves en 4e : ils sont 11
à être passés de la 3P à
la 4P (sauf une qui vient
d’une autre école) avec le néerlandais
comme deuxième langue. Je
leur donne cours de français. Ils me
mettent tout de suite au parfum :
ils n’aiment pas lire que je ne les
embête pas avec ça ! Très individualistes,
quatre des élèves (deux filles
et deux garçons) prennent beaucoup
de place dans le groupe, se moquent
des plus faibles ou du contenu des
cours qu’ils estiment trop facile.
Je vais parler dans cet article de
la série d’activités que j’ai lancée
autour de la lecture. Je veux essayer
d’améliorer leurs compétences,
encadrer le travail pour favoriser le
travail collectif ainsi que l’autonomie
et pour réduire, voire supprimer
les moqueries. Je choisis mes
supports d’activités pour mettre
tout le monde au travail, il ne faut
pas que ceux qui se prétendent plus
forts s’ennuient.

LA LECTURE, UN PROBLÈME ?

En octobre, nous participons à
l’épreuve externe non certificative
de lecture, qui porte sur la lecture
de textes informatifs. Tous sont en
difficultés : ils ne comprennent pas
le sens des documents et répondent
de manière plus que partielle à la
première partie de l’épreuve. La
majorité zappe la deuxième partie.
C’est une réelle épreuve pour eux
d’être confrontés à des textes dont
ils ne peuvent aborder la complexité.
J’aimerais les amener à lire
avec intérêt et plaisir, sans que la
tâche leur paraisse insurmontable.
J’ai divisé mon cours en parties au
sein desquelles je vais travailler la
lecture. Je commence, partie « lecture
– écriture », par la découverte
collective d’un conte : « Légende
peut-être un peu chinoise » d’Amélie
Nothomb. Les élèves sont placés
en cercle. Chacun reçoit un ou deux
morceaux du conte et en prend
connaissance. Celui qui identifie
le début de l’histoire commence à
lire son extrait, les autres écoutent
et essaient de voir si le morceau
qu’ils possèdent contient la suite.
Celui qui croit posséder la suite
demande la parole et lit son extrait.
On continue d’élève en élève jusqu’à
la fin de l’histoire. Je relis ensuite
tout le conte et nous en discutons.
L’exercice rebute d’abord ceux qui
sont gênés de montrer leurs faiblesses
aux autres, comme Kevin
qui finit par accepter un extrait
court. Faiza, quant à elle, ne comprend
pas les mots de son texte :
on y parle du grand Chambellan,
de traineau impérial… Elle ne sait
pas quand intervenir. Hamza, en
Belgique depuis deux ans, prépare
la lecture de son extrait avec
Soufiane, pour arriver à prononcer
les sons correctement. Les plus forts
acceptent deux extraits. Au final,
l’exercice plait au groupe, les élèves
apprécient de ne pas avoir dû lire
l’entièreté du récit pour en prendre
connaissance, expliquent que cette
lecture par morceaux leur a permis
d’imaginer l’histoire dans leur
tête, de se représenter les personnages
 : le prince dans son monde de
beauté à la recherche d’une femme
différente, la belle princesse qui ne
veut pas que le peintre triche en
peignant son portrait… La morale
de l’histoire leur convient aussi : le
monde parfait ne rend pas heureux,
vive nos différences !
La semaine suivante, je recommence
l’exercice. Je distribue les
extraits de manière aléatoire, mais
cette fois, je demande à chacun de
raconter son extrait et non de le
lire. Malgré leur connaissance de
l’histoire, certains n’arrivent pas à
trouver les mots pour reformuler
les idées. Ils s’aident mutuellement,
arrivent à reconstituer tout le récit
et en sont fiers.

LA LECTURE, UN JEU ?

Je poursuis mon objectif
de les faire lire,
réfléchir, enrichir leur
vocabulaire et s’amuser à
apprendre. J’ai pris l’habitude,
pour travailler l’oral,
de « monter » des petites
pièces de théâtre. Dans ce
but, j’ai suivi pendant l’été
une formation à la mise en
scène avec l’association
« Promotion Théâtre ».
Celle-ci organise tous les deux ans
un festival de théâtre pour ados, la
« Scène aux Ados », qui permet à des
groupes de jeunes de présenter, avec
des petites aides à la mise en scène,
des textes [2] dans de vrais théâtres.
J’ai sélectionné trois textes que je
compte faire découvrir aux élèves.
J’ai déjà eu l’occasion de participer
deux fois à ce festival de théâtre,
pour le plus grand bonheur de mes
élèves, mais la mise en route de ce
type de projets est à chaque fois laborieuse.
Nous démarrons donc la découverte
du premier texte : « La vie
sous l’eau [3] ». Il parle des dérives de
Facebook, avec la honte pour une
jeune fille dont des images qui la
ridiculisent ont été postées sur la
toile. Camille, la jeune fille, refuse
de sortir de sa douche le matin qui
suit la publication des photos. Elle
a été inondée de commentaires désobligeants…
Nous travaillons une
page de la pièce, par groupes. Nous
marquons l’espace de la douche
grâce à des portants métalliques, un
élève s’installe dans la douche, les
autres s’énervent devant la porte,
deviennent le père de Camille qui a
laissé les clés de sa camionnette de
travail dans le pantalon qui pend à
la porte de la salle de bain, la mère
de Camille qui doit être particulièrement
soignée aujourd’hui, car elle
a un rendez-vous professionnel important…
Chacun se débrouille dans
chaque groupe pour lire et interpréter
son texte. Le sujet les accroche.
Au conseil, je propose d’aller au cinéma
voir le film « Disconnect », film
en version originale anglaise qui
traite aussi des dérives de l’Internet.
Nous décidons d’y aller. Malgré les
sous-titres, le film plait. Les élèves
sont demandeurs d’aller encore au
cinéma voir ce genre de film. Je ne
manquerai pas de répondre à cette
demande…
Je leur propose ensuite un deuxième
texte de théâtre, « La piste cachée [4]
 », qui raconte l’expédition
ratée et le sauvetage
de six jeunes qui se retrouvent
coincés dans une
grotte suite à un éboulement.
En deux groupes, les
élèves imaginent la scène
et la présentent. Catherine
joue Samuel, l’organisateur
de l’expédition. Il a
quitté le groupe pour rechercher une
issue, mais revient bredouille. Elle se
sert d’un balai comme béquille pour
illustrer l’état dans lequel Samuel
rejoint ses amis, écorché et essoufflé.
Elle explique aux autres qu’elle a besoin
d’accessoires pour « devenir »
son personnage. Hamza répète à
nouveau ses répliques avec Soufiane.
Faiza est gênée des mots qu’elle ne
comprend pas et essaie de faire illusion
pour éviter les moqueries. Dans
l’extrait travaillé ce jour-là, elle joue
le journaliste qui, en surface, tient
le public au courant de l’aventure
des six adolescents. Faiza est une
jeune fille d’allure très distinguée.
D’origine marocaine, elle a été scolarisée
en Espagne avant
que sa famille n’émigre
en Belgique. Mauvaise
lectrice, elle se bat avec
le texte du journaliste
et grâce à sa distinction,
« devient » présentatrice
de JT. Le théâtre permet
de donner du sens à l’écrit
( je ne peux jouer ce que je
ne comprends pas), mais
aussi d’améliorer l’expression
orale et de travailler
l’image de soi. Faiza fera les efforts
de lecture nécessaires pour gagner
son rôle dans la pièce.
À ce niveau du travail, les élèves
jouent tous les rôles, je prends note
de leurs idées de mise en scène,
d’accessoires… Nous entrons dans le
texte par bribes, pour nourrir progressivement
les représentations mentales de chacun. Les personnages
se construisent, s’étoffent de
toutes les trouvailles des élèves.
Même si ce deuxième
texte semble remporter
les suffrages des élèves, je
vais leur proposer le troisième,
pour leur faire gouter
au plaisir d’entrer dans
des univers différents

« Nous
entrons
dans le
texte par
bribes… »

grâce à la lecture. Ils choisiront
alors celui que nous
monterons pour le festival
de théâtre.
Par le théâtre, mais aussi par la
réalisation de cercles de lecture,
nous allons construire ensemble le
sens de ce que nous lisons et accéder
au plaisir des mots. Il se crée dans
les classes dans lesquelles je fais du
théâtre une connivence autour de
certaines répliques ou situations.
Les élèves élargissent leur vocabulaire,
distinguent le langage familier
de celui des écrits, apprennent
à travailler ensemble, à dire ce qui
leur plait ou les dérange et à aller
jusqu’au bout du travail puisqu’il
faut présenter la pièce devant un
public. Lire, mais aussi apprendre,
prend du sens.

notes:

[1Projet Expairs,
initié par le ministère
de l’Éducation
en septembre
2012.

[2Suite à un
concours d’écriture,
Promotion
Théâtre édite aux
Éditions Lansman
douze textes
sur lesquels les
groupes qui s’inscrivent
au festival
ont l’occasion de
travailler.

[3de M. Legrand.

[4de F. Salomon.