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Du 16 au 26 aout 1972, les Rencontres Pédagogiques d’été (RPE) étaient organisées pour la première fois. C’était à Stavelot que la Confédération Générale des Enseignants (CGE) proposait dix jours de formation continuée d’un type très nouveau, tellement riches de promesses que se préparent aujourd’hui les... RPé !

La nouveauté

1972, ce sont les premiers balbutiements de l’enseignement rénové. C’est une époque où le système scolaire belge est encore profondément clivé entre réseaux et où la hiérarchie des diplômes pèse lourdement et divise le monde de l’école en chapelles. Bien plus qu’aujourd’hui ! Mais les écoles sont aussi habitées par certains profs que les effluves de 68 ont émoustillés et qui supportent de plus en plus mal la chape de plomb que les appareils font peser sur eux.
En relisant les revues de l’époque, je découvre que le recrutement posait déjà problème et que la formation initiale des maitres était jugée inadéquate. De formation continuée, il n’était pas encore question ! Nous allions innover. Voici ce qu’un participant de l’époque en disait au terme de la formation : « Habitués à obéir pour mieux se faire obéir, à laisser penser les autres (ceux qui élaborent les programmes), exécutants si peu responsables, nous découvrions avec évidence cette fois, l’attrait de l’expérience et son piment, la découverte ; nous comprenions de l’intérieur que rien ne valait sinon la vie, la personne, qu’il importait moins de changer de méthode que de mentalité. (...) Enfin et surtout, nous avons compris que devait nous habiter sans cesse, au cours comme en dehors, le souci de favoriser la vie plutôt que de l’éteindre sous un fatras de connaissances et de savoir.
Et être partisan de la vie, c’est accepter le groupe d’élèves dont nous avons la responsabilité, c’est l’animer en lui apprenant l’écoute mutuelle, le respect et la rencontre des personnes plutôt que des rôles ou des fonctions, c’est aussi retrouver les vraies exigences qui aident à la croissance » [1]. Du solide, n’est-il pas ?
Autre nouveauté, audace qui nous a valu tant de suspicions et d’hostilités : réunir des enseignants de tous les réseaux dans les mêmes ateliers (« et la spécificité, s.v.p. ! »), mélanger à des étudiants, des agents psychomédicosociaux et des collègues de toutes filières et de tous niveaux. Ambition pluraliste clairement affichée et bien amorcée, malgré de fortes résistances institutionnelles.

Et ce n’est pas tout !

Nouveauté supplémentaire : sans nier l’importance des disciplines, la porte d’entrée (la « propédeutique », dans le jargon), c’était un atelier de trois jours : « un entrainement à la relation et à la communication par la mise en œuvre de diverses techniques d’expression (verbale, graphique, corporelle, etc.) ». À l’époque, ces ateliers de « mise à distance » avaient quelque chose de révolutionnaire et ils débouchaient sur un dynamisme, voire une contestation dans les ateliers plus « classiques ».
Il faut dire que le projet était porté par une équipe d’enseignants issus de tous les réseaux et courants philosophiques. Ils n’avaient demandé d’autorisation ou de patronage à personne, ni aux inspecteurs, ni aux syndicats, ni aux partis... pour organiser une formation continuée en total décalage avec les « recyclages » par disciplines qui étaient parcimonieusement proposés par les instances officielles. Des « recyclages » où le prof redevenait le bon élève qu’il était censé avoir été et où il recevait des modèles de pratiques à imiter ou, mieux, à reproduire. Pratiques de non-praticiens. Au mieux d’anciens praticiens. Car, la plupart du temps, les « recycleurs » étaient inspecteurs, profs d’écoles normales ou d’universités. Figurez-vous que c’était parfois intéressant...

Le programme

Outre les trois jours de propédeutique, les stagiaires choisissaient des options de « régime commun » (analyse institutionnelle, conduite de groupes, langage de l’image et du son, etc.) où se retrouvait un public hétérogène (origine, diplôme, secteur d’activité). Les participants pouvaient aussi opter pour des formations proches de leur pratique : morale laïque, français secondaire, éducation artistique, mathématique...
L’invitation indiquait clairement dans quel esprit les ateliers étaient organisés : « ... les participants posent leurs questions en fonction de leur situation personnelle et pas seulement en fonction de la logique interne des contenus proposés. (.....) L’évocation constante des nécessités de la vie quotidienne de l’enseignant provoquera l’évaluation presque permanente de la marche du stage, et cela par l’ensemble du groupe ».
Il faut y ajouter une dimension importante aux yeux des organisateurs et de beaucoup de participants : la dimension politique. Elle se vivait déjà au sein des ateliers. Elle se poursuivait dans des assemblées générales qui orientaient toute l’organisation des Rencontres. Mais on ne se berçait pas de trop d’illusions : « Il demeure cependant qu’entre l’institution légère que sont les RPé et le mastodonte cul-de-jatte constitué par l’institution scolaire classique, il y a un abime. Il ne suffit pas d’être devenue la personne la plus habile à provoquer des changements pour avoir prise sur les administrations, les directions, inspections, syndicats, associations de parents et groupes d’élèves qui, à tour de rôle, sont des freins, parfois salutaires, mais trop souvent démobilisateurs ». Qu’en penser aujourd’hui ?

Autogestion ?

La vie des RPé n’a pas été un long fleuve tranquille. Les organisateurs de la première heure (mandatés par la CGE) ont passé le relai à des stagiaires qui voulaient « prendre le pouvoir ». Dans une formule plus autogestionnaire et encore plus marquée par un certain air du temps : « Si on parvient à changer l’école, ce sera par l’intérieur, c’est-à-dire par les enseignants et les enseignés ».
À l’invitation aux 4es Rencontres, était joint un petit communiqué de la CGE qui, à mots à peine couverts, indique que tous n’étaient pas enthousiasmés par ce virage autogestionnaire : « Toute la responsabilité de la session 75 incombe aux nouveaux organisateurs : choix de la formule, modalités d’exécution, engagement des animateurs, responsabilité du budget, fixation des rémunérations... Il a été reconnu par ailleurs qu’il s’agissait d’une expérience dont les résultats devront être analysés et que le sigle RPé ne pourra être utilisé, dans l’avenir, sans l’accord de la CGE ».

Nouveau départ

La formule autogestionnaire était très ambitieuse. Comme je n’y ai pas participé, je me garderai de la juger. Toujours est-il que, au fil des années, elle ne parvint plus à rassembler un nombre de participants suffisant pour répondre à son ambition. Ses promoteurs en ont tiré, avec regret, les conclusions qui s’imposaient.
Une nouvelle équipe a pris le relai. Après deux sessions « non résidentielles » à Bruxelles et Louvain-La-Neuve, cette équipe de volontaires s’est étoffée et a considérablement enrichi le programme en y associant d’autres groupes d’éducation permanente (dont Éducation populaire). En veillant aussi à élargir et à diversifier le public des participants à des travailleurs sociaux en alphabétisation, en écoles de devoirs, à des animateurs culturels... Ainsi, depuis 1980, c’est chaque année, plus de 200 personnes qui répondent à l’invitation de CGé : travailleurs de l’école, du secteur associatif, éducateurs de tous poils, étudiants... trouvent leur compte dans des programmes, sans cesse renouvelés, mais qui, pour l’essentiel, restent très proches des objectifs de ceux des initiateurs de 1972.
Puisque j’étais un des trois « pères » de l’initiative (le lecteur critique s’en doutait), je salue toutes celles et tous ceux qui ont investi beaucoup d’énergies, de talent, d’audace et d’eux-mêmes pour pérenniser cet outil de formation et de transformation sociale.

notes:

[1Toutes les citations sont extraites des revues CGE des années 72, 73 et 74.