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Le chef-d’œuvre en alphabétisation : un défi à relever, une pratique pédagogique très riche...

De 1989 à 2001, au Collectif Alpha de Saint-Gilles, le chef-d’œuvre se pratiquait avec des adultes volontaires désireux d’obtenir leur CEB [1]. Suite à une revendication des participants concernés et relative aux peu d’heures de cours qui y sont consacrées, un groupe d’adultes (post-alpha) accepte de travailler pendant toutes les plages horaires sur un projet chef-d’œuvre, micro ou macro, visant ou non l’obtention du CEB.

Et ceci m’enchante car la pratique du chef-d’œuvre est un défi pédagogique intelligent, quel que soit le public qui constitue les groupes ou classes. Célestin Freinet l’avait bien compris, lui qui, s’inspirant de la maitrise des compagnons artisans, l’avait introduit dans les classes primaires.

Prendre sa place

En clair, cela signifie que tous les membres du groupe effectuent un travail de recherche individuel, multidisciplinaire, créatif, sur un sujet de leur choix, à mettre en débat et en relation avec le monde actuel, à présenter en public (ou devant jury) et dont ils garderont des traces écrites : une brochure nominative et le carnet de bord dans lequel est consigné tout le cheminement parcouru.

Avant même que chaque adulte ait entrepris quoi que ce soit, le formateur affirme la réussite de chacun. À des degrés divers, à des niveaux différents, pour tous les projets annoncés, c’est viser de toute manière à atteindre le plus beau, à aller le plus loin possible dans les compétences de chacun, à un moment donné de l’histoire personnelle, et générer la fierté, la satisfaction du travail accompli à son rythme.

Ces chefs-d’œuvre à naitre ne sont pas les chefs-d’œuvre du formateur. C’est sans doute pour lui l’apprentissage le plus difficile à faire : laisser réellement la place au participant, s’empêcher de « faire » ou d’agir à sa place, de prendre les décisions pour lui. Le formateur est un passeur, un facilitateur. Il accompagne, balise le parcours et tente de renvoyer une image concrète globale de ce qui a été fait, de ce qui est à faire, de ce vers quoi le candidat va… Il se doit d’être exigeant car s’il est garant de la réussite annoncée, il vise aussi la qualité du travail.

Cela n’empêche nullement des activités collectives d’avoir lieu. Le formateur mise aussi sur l’entraide et la solidarité des membres du groupe. Mais pour que cela soit, à charge du formateur de fournir un cadre de travail cohérent, d’être au clair avec lui-même, de proposer des stratégies d’action efficaces, de trouver des outils de travail adaptés à chacun. Ce n’est pas évident de mettre au travail une dizaine de personnes qui planchent toutes sur des sujets différents ; pas facile non plus de trouver les portes d’entrée propres à chacune, de traiter leurs difficultés spécifiques liées à la lecture ou à la structure de l’écrit, de comprendre la façon de travailler de chacun, surprendre leur raisonnement,…

Apprendre, apprendre

Pour les participants, entrer dans cette manière de travailler inhabituelle est déroutant, déstabilisant de prime abord. Ils n’en comprennent pas toujours la nécessité et les raisons. Comme ils n’ont pas vraiment de représentation de ce qu’est l’écrit de communication, ils ne se représentent pas l’investissement considérable en temps de travail, en énergie que cela implique autant pour eux que pour le formateur.

Le parcours n’est pas établi d’avance. Il est semé de méandres, de bifurcations, d’obstacles à contourner ; il fourmille d’essais, d’erreurs, de remises en question, de douleurs à traverser. Bien entendu, il démarre des questions de l’apprenant (qu’est-ce que je voudrais savoir ? Où trouver la réponse à mes questions ?). C’est l’intéressé qui déroule le fil conducteur, se prend en main, défend sa « chose ».

Un chef-d’œuvre, c’est surtout faire les choses pour de vrai. C’est un travail de recherche. Il faut affronter des textes qui traitent du sujet, les comprendre, se confronter à des points de vue différents, des éclairages particuliers. Oui mais, les textes informatifs sont peu souvent accessibles à un apprenant en difficulté avec l’écrit. Quel travail de renforcement des compétences en lecture !

Il faut rencontrer des personnes-ressources, parfois réaliser des interviews ou des sondages pour enrichir son travail. Donc savoir comment faire pour les aborder, pour les contacter, pour retenir, garder trace de ce qui a été dit. Oser prendre la parole, téléphoner, préparer un questionnaire, rédiger une lettre, utiliser l’enregistreur ; s’atteler ensuite à analyser, reformuler, synthétiser.

Garder trace des recherches en cours, s’approprier les connaissances ne passe pas par le recopiage de phrases ou de paragraphes intéressants (même si au début, cela peut être un passage obligé). Cela implique un réel travail sur la langue (structure des phrases, mise en lien) sans compter le travail d’autocorrection orthographique. Il ne faut pas oublier non plus que le lecteur, supposé ne rien connaitre du sujet, doit pouvoir comprendre. Car les lecteurs existent bel et bien, fut-ce les membres du groupe, les amis, les formateurs, les inspecteurs cantonaux.

Il faut enfin apprendre à communiquer oralement, à présenter son travail en s’appuyant sur des supports visuels (cartes géographiques ou historiques, échelle chronologique, tableaux à double entrée, photos, plans,…), de manière compréhensible et cohérente. Apprendre à accepter les retours du groupe : critiques, conseils, propositions (à trier) afin d’améliorer la prestation suivante.

Vivre des moments forts

Écouter Angèle lors de sa première communication au groupe a été impressionnant pour toutes les personnes présentes. Sans notes en main, elle jonglait avec les dates historiques en les montrant sur l’échelle chronologique et apportait les premières réponses à ses questions : comment les blancs sont arrivés au Togo ? Venus faire quoi au Togo : changer le pays pour s’enrichir ou changer leur mentalité ? Que s’est-il passé au Togo après la colonisation ? Comment ils ont aue temps, nous préparons le départ de Cornimont " STOP.

Je reprends la phrase correcte. Claude : « Depuis quelque temps, nous préparons le départ de » STOP !

José la répète sans faute.

Jihane nous refait le départ DE Cornimont !

Jessica recommence : « Je ne sais même plus le début HEU... » Puis vient la phrase correcte.

Amer : « le départ DE Cornimont »

Manuel OK, Stéphanie OK.

Myriam : « Depuis quelque temps, nous préparons le départ À Cornimont où nous passerons les » STOP.

Aurore : « Depuis quelque temps, nous préparons le voyage à » STOP !

Quand la phrase commence à être répétée plus juste que fausse, j’organise un nouveau tour où chacun passe quand je le désigne et où ceux qui se trompent se lèvent pour être réinterrogés jusqu’à ce que réussite s’ensuive.

Claude : « Ça compte pour des points ? »

Jérôme : « Redites encore la phrase s’il vous plait. »

Quatre sur quatorze n’y arrivent pas encore. On y parvient avec tous finalement et dans le rire.

11 heures 20 : Jetons l’encre

Consigne : « Prenez une feuille de brouillon et écrivez la phrase. »

Très vite : « Madame, il y a des fautes ? » « C’est bon ? » « Vous corrigez ? »

« Non. Quand vous avez fini, comparez votre phrase à celle de votre groupe. Choisissez-vous un secrétaire qui vient l’écrire au tableau. Je veux voir des dictionnaires et des Bescherelle sur les bureaux. »

Aurore : « Le 3 en chiffres, c’est bon ? » « Non. »

Stéphanie : « Cornimon, c’est avec un D au bout ? »

Moi : « Pense à un mot qui ressemble à Cornimont »

Stéphanie : « Monde ? » Autant pour moi !

11 heures 27 : Trois propositions apparaissent au tableau

Depuis quelques temps, nous préparons le départ à Cornimont où nous passerons trois jours de voyage scolaire.

Depuis quelques temps, nous préparons le départ à Cornimont, où nous passerons trois jours de voyage scolaire.

Depuis quelques temps, nous préparons le départ à Cornimont ou nous passerons trois jours de voyage scolaire.

« Quelles différences y a-t-il entre les trois propositions et qui a raison et peut justifier pourquoi ? » Pour la virgule avant , ils n’ont pas trouvé, c’est moi qui ai alors introduit la notion de pronom relatif, qui ai décomposé oralement la phrase complexe en deux phrases simples, montré l’économie que nous procurait ce et l’obligation de ne jamais séparer le pronom relatif du nom auquel il se rapporte.

« Alors : où avec accent ou sans ? »

Myriam : « Moi je vais vous aider. On ne peut pas dire à Cornimont ou bien nous passerons... Alors c’est où avec accent » Les autres sont d’accord.

Je leur dis qu’il reste encore une erreur que les trois groupes ont commise. Tous les mots sont pointés au hasard. C’est Aurore qui trouve finalement mais ne sait pas pourquoi. Je ne rentrerai pas dans des notions d’adjectif indéfini... Dans le Larousse de poche, à quelque il y a justement l’exemple il y a quelque temps, ça nous suffit comme preuve.

11 heures quarante : Seuls et en silence

Parfois, quand le temps le permet, on observe le nombre de signes de ponctuation, les accents, les marques de pluriel, on dessine des mots dans l’espace, les autres doivent les deviner. Aujourd’hui, j’efface juste le tableau et au brouillon « pour du beurre », ils écrivent seuls la phrase.

Cinq élèves se trompent : le point final oublié, la virgule oubliée, pas de majuscule à Cornimont, pas de t à Cornimont et un mot qui manque.

Pour de vrai maintenant, on prend son cahier de français et on écrit seul, sans que je la dicte, la phrase n°9. Le tarif : aucune faute : 10, une faute : 5 et plus d’une faute : 0 sur 10.

Onze sans faute. Aurore a oublié le point final, José n’a pas mis d’accent sur le et Jihane a écrit le départ DE Cornimont et voyage scolair.

Demain je reviendrai avec la phrase tapée à la machine, on l’analysera : sujets, verbes, compléments. On repèrera les noms communs, les verbes, les adjectifs, les pronoms. Je proposerai deux transformations : remplacer Depuis quelque temps par L’année passée et deuxième transformation : remplacer nous par on. Je pointerai une petite règle à retenir ou la conjugaison d’un des verbes de la phrase au présent ou... La semaine suivante, il y aura une petite interrogation...

La chute de l’histoire

C’est qu’à chaque fois, je tombe de haut ! L’orthographe de la phrase est généralement acquise quand il s’agit d’une phrase mais dès que je fais une petite interro plus générale j’ai des scores pouvant atteindre jusqu’à 28 fautes pour 5 phrases. La partie à retenir est celle qu’ils retiennent le moins, l’analyse est plus qu’approximative et les transformations sont très transformées.

Pourtant ils aiment bien, ils font des progrès dans la manipulation du dictionnaire et du Bescherelle, c’est un moment où pendant toute la phase orale on rit beaucoup de soi et des autres. Ils adorent avoir un 10 immédiat quand à la fin du cours ils arrivent au résultat mais pour beaucoup, la mémoire à long terme ne s’enclenche pas.

notes:

[1Depuis 1999, la Communauté française autorise la présentation d’un « chef-d’œuvre » devant jury pour obtenir le certificat d’études de base (CEB).