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Apprendre à décoder les positions de classe là où on les attend le moins.

« 15H30 : c’est un joyeux brouhaha dans le couloir. Instituteur en 3e maternelle, vous devez rajuster un manteau, donner un bisou et répondre aux parents qui vous interpellent. Voici la maman de Sarah, un peu quart-monde, qui s’approche de vous. Elle tient Sarah par la main et vous demande si elle a été gentille. Et justement, Sarah aujourd’hui a arraché des cheveux et salopé des dessins comme elle sait si bien le faire. Vous le redites à sa maman. Elle attrape Sarah et lui flanque deux terribles gifles en hurlant qu’elle lui avait bien dit que ça ne se passerait plus comme cela. Alors vous... »

Imaginez votre réaction face à cette situation, votre réaction impulsive et votre réaction réfléchie. Notez ces réactions, en quoi elles vous paraissent adaptées ou non, efficaces ou non. Comparez et analysez ensuite ces réactions en sous-groupe.

Cette situation - problème est une des situations travaillées à un cours créé en option. C’est un module de 20 heures proposé au choix des 3es normales maternelle et primaire parmi six modules possibles. Seule module à orientation sociologique sur le rapport École - Famille, il est en général choisi par une vingtaine d’étudiants.

Réactions

Les réactions impulsives sont presque toujours de l’ordre de la surprise plus ou moins indignée et souvent aussi de l’ordre de la protection physique de Sarah, avec souvent même des expressions lourdement symboliques comme « se mettre entre elles deux » ou même « les séparer ».

Les réactions réfléchies insistent presque toujours sur l’importance de la parole. Il faut essayer d’en parler et, le plus souvent, d’en parler à la maman. Afin de lui faire comprendre le paradoxe de son comportement, qu’elle ne doit pas s’étonner que sa fille soit violente si elle-même est violente avec elle. Certains, s’inspirant des cours précédents, veulent lui expliquer que les comportements, en famille et à l’école, c’est différent, et qu’à l’école, frapper est interdit. D’autres enfin veulent dire à la maman qu’ils comprennent sa déception et sa colère, qu’eux aussi ont parfois envie de donner une bonne gifle, mais que ce n’est pas la bonne manière de faire comprendre à Sarah qu’elle doit changer de comportement.

Il est rare qu’un étudiant remette la situation en cause et fasse remarquer que le problème n’existerait pas si l’instituteur ne s’était pas plaint à la maman. Extrêmement rare, tant est forte l’injonction dominante qu’enseignants et parents doivent être partenaires, rare de défendre l’idée que l’instituteur doit régler ses problèmes lui-même et ne pas faire appel (répressif) à la mère.

Exploitations

La mise en commun entraine évidemment des exploitations plus pédagogiques, sur la violence entre autres, pour la dédramatiser et rappeler que ce tabou moral est historiquement fort récent et pratiquement peu respecté dans les familles et encore moins dans le monde en général. Et hypocrite également : certaines attitudes ou paroles peuvent être autant, sinon plus meurtrières que les baffes. Discussions aussi sur les relations école - famille, sur ce qu’il est préférable de dire ou ne pas dire, partager ou ne pas partager.

Mais l’objectif principal de cette mise en situation est l’appropriation pratique des notions théoriques de « conditions de classe » et « position de classe » (Bourdieu). Quelles sont les conditions d’existence et de travail des familles populaires ? Quel rapport à la règle et au travail, quelle expérience du rapport hiérarchique, de la désobéissance (ou de la révolte) et de la sanction connaissent-elles ? Dans les rapports sociaux et économiques, comment use-t-on d’elles ? Quelle violence leur est quotidiennement faite au travail ou au chômage ? À quelle violence première faut-il s’attaquer ? Comment la maman de Sarah aurait-elle pu interpréter autrement la demande de l’institutrice ? Comment aurait-elle pu s’appliquer autrement à être une bonne mère responsable aux yeux de l’institutrice ?
Quelle position occupent les familles populaires dans les rapports de domination symbolique ? Combien d’humiliations banales et quotidiennes connaissent-elles ? Comment la maman de Sarah va-t-elle ressentir l’indignation et les explications bien intentionnées pour devenir une bonne mère ? Et comment Sarah va-t-elle comprendre le jugement social renouvelé, car il n’est pas le premier pour elle, dont sa mère est l’objet devant elle dans cette situation ?

Cette situation - problème permet l’appropriation du concept de domination symbolique, le processus qui est pour moi le facteur d’échec le plus important et celui qui est en général le moins pris en compte par les enseignants. À travers ce travail, les étudiants comprennent que toute « explication « à la famille ne peut être ressentie que comme une domination symbolique supplémentaire et justement là où ça fait le plus mal, dans sa représentation de bon ou mauvais parent. Ils comprennent l’importance et la difficulté de trouver des moyens de valoriser la position de la mère et de trouver des appuis dans la relation pour y arriver. Ils comprennent qu’il y a une rationalité de condition et de position propre à chaque situation sociale et que cette rationalité a autant, sinon plus, de légitimité qu’une pédagogie morale « non violente » en totale contradiction avec le monde environnant.

Postures

L’évaluation de ce module est positive. Il semble que ce travail produit réellement un changement de posture éducative, une autre façon de considérer la relation pédagogique avec des enfants de milieux populaires. Qu’est-ce qui est constitutif du processus mis en place ?

Le module de formation est entièrement construit à partir de situations-problèmes successives. Chaque situation et chaque problème sont « vrais " et pris comme tels par les étudiants, chaque situation a été vécue et chaque problème pose vraiment problème : il comporte insatisfaction profonde et indétermination réelle.

Dans chaque situation, les étudiants sont mis dans une posture professionnelle : c’est le geste professionnel qui est interrogé. Pas de morale ni de discussion du café du commerce. Peu importent les attitudes des uns et des autres à propos de la baffe en éducation ou de toute autre pratique culturelle, une seule question compte et guide tout : qu’est-ce qui est efficace pour l’apprentissage de Sarah ? Résolument une posture professionnelle et pragmatique.

Chaque situation-problème y est réellement indéterminée. Elles ont été conçues non pour induire de manière normative un comportement professionnel préconisé, non pour dire ce qu’il faut faire, mais bien pour interroger réellement la pratique avec l’annonce claire et nette qu’il n’y a aucune solution au problème posé, aucune bonne réponse, avec à la fois l’acceptation de la réalité de la domination sociale, l’acceptation de l’impossibilité scolaire de la renverser et l’acceptation de la complexité professionnelle à y faire face mais également avec le refus de la résignation, avec la volonté de tenter d’y faire face. Impossible de changer la famille de Sarah, sa situation sociale, sa position sociale, mais tout faire pour faire grandir Sarah.

Elles ont été conçues également pour favoriser l’appropriation de notions et d’un modèle théorique utiles pour penser ses pratiques. La démarche de questionnement et de construction ne s’arrête pas à la confrontation des points de vue, elle aboutit à une théorisation solide et exigeante. La théorie apparaît alors comme pratique.

La situation ouverte, non normative, permet une implication personnelle plus forte et une plus grande disponibilité pour l’exploitation théorique. Mais paradoxalement, un engagement très fort et très clair, un engagement politique et non pédagogique du formateur accompagne cette indétermination de la situation, cette ouverture dans la recherche de réponses multiples et nécessairement insatisfaisantes au problème posé.

Engagement fort sur la finalité éducative, ouverture dans la recherche commune des moyens pour la poursuivre, interrogation réelle sur les pratiques et construction théorique exigeante à partir de cette interrogation et des pratiques, me semblent être les caractéristiques positives de cette formation.