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Enseigner à l’hôpital nécessite de changer de casquette : rester en apparence un « professeur » pour préserver à l’élève un sentiment de normalité, mais transformer toutes les approches pour donner du sens à ce qu’on voudrait conserver de notre pédagogie. Et que veut-on conserver ? La question est existentielle : quelle existence peut-on construire pour et avec un jeune en souffrance dans sa tête, dans son corps et dans sa vie ?

Parfois, certains jeunes ont un « vrai » projet, bien clair pour eux, moins clair pour moi, comme cet élève qui voulait « faire de la philosophie ! » En creusant, j’ai découvert qu’il adorait les « livres de philosophie », c’est-à-dire ces livres de citation où l’on trouve de belles phrases sur la vie, l’amour, la beauté… illustrées par une photo ou un dessin symbolique. Il aimait tellement ça qu’il voulait en écrire lui-même !

C’est après plusieurs mois de travail difficile (il se mettait en colère et quittait la classe plusieurs fois par leçon) que nous avons commencé à tisser une relation de confiance et qu’il m’a spontanément montré les textes qu’il avait déjà écrits : une liasse de feuilles de tous formats, pliées en 8 et tenues au chaud dans sa poche de pantalon. Chaque feuille était couverte d’une écriture illisible pour moi (mots écrits phonétiquement et coupés ou regroupés de façon surprenante), mais que lui pouvait relire, en ânonnant, certes, mais en retrouvant chaque fois ce qu’il avait écrit ! Ce sabir avait un sens pour lui.

J’ai découvert chez ce garçon une très grande intelligence que je n’avais pas soupçonnée au départ, notamment dans les rapports humains et dans la perception intuitive des sentiments de l’autre. Cette reconnaissance de ses capacités l’a transformé et il a accepté de me confier ses textes pour que je les transcrive en un français plus courant (sans rien modifier de sa formulation qui était fine, juste et puissante). Il a fait d’énormes progrès en français et a réalisé un livret de poèmes philosophiques illustrés avec l’aide de ma collègue, prof de dessin. Puis il a quitté notre institution pour une autre et les dernières nouvelles ne sont pas bonnes…

Bien au-delà de l’apprentissage d’un français correct, le média de l’écriture lui a permis d’investir une relation de confiance, de ne plus percevoir la chose scolaire comme menaçante pour son image et enfin, d’exprimer des émotions négatives (« Je suis un chien attaché… ils ne me comprennent pas… arrêtez de me regarder de derrière votre bureau… ») et d’en faire autre chose qu’un passage à l’acte violent.

Apprendre pour se comprendre soi-même ?

Pourquoi voulait-il apprendre ? «  Pour écrire un livre », disait-il, pour hurler au monde ce qu’il avait souffert et ce qu’il continuait à souffrir quotidiennement. Je dis ça aujourd’hui avec le recul, mais je ne le voyais pas comme ça à l’époque où nous travaillions ensemble : il était doux et gentil quand il n’était pas en colère et lorsque nous étions en ville, j’ai été surprise d’observer qu’à deux reprises, c’est à lui que les passants ont demandé le chemin, lui avec sa dent cassée, ses cheveux en brosse et son long manteau de cuir noir. Quand il oubliait sa souffrance, quand la maladie s’atténuait, il paraissait gentil derrière une apparence, soigneusement étudiée, de loubard au regard sombre. Pourquoi voulait-il apprendre à écrire de la philosophie ? Pour se comprendre lui-même, pour se faire comprendre des autres, pour exister tout simplement.

Dans l’hôpital psychiatrique où j’enseigne, le mardi après-midi est un moment particulier : celui de l’atelier art/écriture. Nous l’animons à cinq (certains élèves sont analphabètes et l’adulte joue alors le rôle de scribe). Chacun de ces ateliers, étalés sur plusieurs semaines, commence par un questionnement sur un aspect du monde : Qu’est-ce que le cristal ? Comment vit-on en Océanie ? Quels dangers menacent la terre ? Que veut dire « être subversif ? » Ce questionnement se pratique en utilisant les techniques des ateliers d’écriture de l’Éducation nouvelle [1] , de même que tout le déroulement qui suivra. La semaine suivante, nous sortons de l’hôpital et allons chercher dans le monde des réponses à nos questions, le plus souvent dans des musées ou des expositions. Et enfin, les mardis suivants, nous collectons les données et construisons ensemble une œuvre d’art, où une grande part est consacrée à l’écriture, qui à son tour pourra être rendue publique et retourner vers le monde extérieur, porteuse de nos réflexions, de nos richesses, de nos sentiments, de nos espoirs ou de nouvelles questions.

Ce moment d’atelier, deux heures pause café comprise, est un moment riche en découvertes, en créativité, en réflexion et en épanouissement. Sans remporter un succès délirant, il draine une demi-douzaine de fidèles auprès desquels nous avons pu observer de nets progrès au niveau du comportement à l’extérieur, de la capacité d’écoute et de compréhension, du lâcher-prise indispensable à la créativité…

S’ils n’ont pas toujours le sentiment d’apprendre, et c’est pourquoi le moment d’analyse réflexive en fin d’atelier est indispensable, ils ont souvent un sentiment de réussite face au produit fini. Le parcours d’artistes auquel notre institution a participé cette année a été très valorisant pour eux : leurs œuvres, picturales, musicales, écrites, individuelles et collectives, ont été mises en valeur dans un espace accueillant et adéquat et ont été soumises avec succès aux regards extérieurs.

Une recherche de normalité

Les « bulletins », remis quatre fois par an, sont aussi un outil permettant à l’élève (et à nous, enseignantes) de se rendre compte du travail accompli et des progrès réalisés ou à réaliser dans le futur. Il ne s’agit bien sûr pas d’un bulletin chiffré, mais plutôt d’un compte rendu des activités scolaires auxquelles l’élève a participé, de toutes les attitudes positives qu’il a adoptées et de toutes les aptitudes qu’il a acquises. Le cérémonial de la remise du bulletin est un moment émouvant : le silence, encouragé par la présence de nombreux membres du personnel (nursing, médecins, psychos…) et la lecture attentive de ce bout de papier permet à nos élèves de s’approprier les apprentissages, de se reconnaitre un mérite certain et de se remettre en projet pour la période suivante.

Ce document et tous les éléments faisant référence à l’institution ÉCOLE sont enfin une façon de se sentir « normal » : apprendre pour être comme les autres jeunes à l’extérieur de l’hôpital.

Pourquoi apprendre en ateliers d’écriture ? C’est le sens de la plupart de nos démarches dans l’hôpital : pour construire de petites réussites qui vont se succéder, s’accumuler et finalement, nous l’espérons, les aider à reconstruire une image positive d’eux-mêmes, eux que la vie a souvent fort abimés dès le début. Ces réussites sont de tous ordres : un gâteau d’anniversaire, une conférence sur New York, un tour de magie, un morceau de guitare, un dessin encadré, un texte affiché dans la salle ou offert à son psychologue… Apprendre pour expérimenter le plaisir de la réussite, apprendre pour exister avec les autres, apprendre pour se reconnaitre ou pour se faire reconnaitre…

Construire sa réussite

Je pourrais encore vous parler de projets et de réussites plus classiques et des raisons plus concrètes d’apprendre : quelques élèves obtiennent leur CEB (à l’âge de 17 ans), d’autres s’engagent dans des formations comme le jardinage, la boulangerie… mais je pense vous avoir cité les principales raisons d’apprendre : celles qui sont spécifiques à notre institution et en même temps si universelles.

Vous l’aurez compris, notre travail d’enseignants à l’hôpital dépasse les limites des programmes, les socles de compétences ne sont pas notre principal souci et, ici encore plus qu’ailleurs, chaque élève est un cas à part avec lequel nous devons chercher des motivations, des « pourquoi apprendre » nouveaux, originaux, différents par la forme et pourtant si semblables, par le fond, au socle commun des besoins humains : se sentir capable, se sentir aimé, se sentir reconnu pour, un jour, oser se sentir responsable.

Quand je me pose la question : pourquoi ai-je appris et pourquoi je continue à apprendre, je trouve finalement les mêmes besoins que mon élève philosophe : me comprendre, me faire comprendre, aider les autres à se comprendre… et répéter l’expérience du plaisir de la découverte.

Est-ce nourrir l’utopie que d’aider un jeune à conquérir sa place au monde, si petite soit-elle, en lui donnant les moyens d’y exister, que ce soit par l’écriture, par la peinture, par la boulangerie ou le jardinage ?

notes:

[1J’ai moi-même appris les ateliers d’écriture du GFEN avec Odette et Michel Neumayer, en les pratiquant aux Rencontres Pédagogiques d’été, plusieurs années de suite.