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Alors, qu’en est-il des habituels « Tu dois, il faut ... » et autres ordres adressés aux enfants ? Qu’en est-il des cris, des punitions et des sanctions utilisés pour que les enfants se soumettent aux attentes et aux exigences (au pouvoir) des adultes ?

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. »  [1]

J’ai voulu m’engager dans un entraînement quotidien pour que mon autorité sorte des chemins du pouvoir. Pour enseigner, communiquer et agir avec une bienveillance inconditionnelle, avec douceur et fermeté pour le respect de chacun. Intervenir sans « punir », remplacer les ordres par des propositions et des invitations, vérifier l’adhésion des enfants à mes demandes ... Certes la qualité du contenu est un atout précieux. Néanmoins, il me faut une grande dose de vigilance pour transformer ces vieilles habitudes, enracinées par l’éducation. L’encouragement à continuer dans cette voie m’est donné par la constante amélioration de la qualité des réalisations, de la coopération et des enfants.

Refus légitimes

Et les contraintes ? Et quand ils n’adhèrent pas au projet ? Et quand ils manifestent leur refus, leur colère ? Comment entendre la légitimité de leurs réactions et de leurs refus ? Comment en comprendre le sens ? Comment déceler le (bon-)sens de leurs réactions lorsqu’ils n’agissent pas comme je l’avais imaginé ou espéré ?
Les écrits de Korzcak me poursuivent. Me guident aussi.
« L’enfant est comme un étranger dans une ville inconnue, dont il ne connaît ni la langue, ni les coutumes ... Du respect pour son ignorance, du respect pour sa laborieuse quête de savoir. Il a besoin d’un informateur poli. (Au lieu de lui servir d’informateur poli nous aboyons grossièrement, nous accablons l’enfant de nos invectives, de nos apostrophes, de nos punitions) »
« Lorsque je parle ou que je joue avec un enfant, un instant de ma vie s’unit à un instant de sa vie ... Si je me fâche, j’empoisonne un important moment de sa vie par un méchant et vindicatif moment de ma vie. »
À chaque situation inattendue, je plonge, moi aussi, dans une ville inconnue. Je me retrouve face à un mystère ...

Caroline

Je demande à tous les enfants de commencer et de terminer les danses pieds joints, c’est-à-dire en 6e position (c’est ainsi que le nomment les danseurs). Pour la beauté, pour donner un espace à la danse, pour permettre la disponibilité du corps aux mouvements, pour aider les enfants à se (con-)centrer, pour pouvoir s’engager dans le mouvement et le conclure ensemble. L’expérience m’a appris que cette contrainte devient vite un « rituel » dont les bienfaits profitent à chacun.
Caroline (six ans) n’arrête pas de trépigner. C’est la première fois que je viens dans sa classe. Je lui demande si elle peut se préparer et joindre les pieds comme je l’ai demandé. Elle me répond : « non ». Je n’étais pas préparée à ce « non ».
Je me questionne ... Je voudrais accueillir ce « non », et en même temps, je ne peux pas la laisser trépigner. Si certains ne respectent pas cette « exigence », je ne commence pas la danse, elle fait partie des contraintes qui favorisent la qualité de la réalisation collective. Je tiens beaucoup à cette qualité. Je reformule ma demande, j’en précise le sens, je cherche à obtenir son adhésion ... Sa réponse est la même : « non ». Comment accueillir ce refus, et néanmoins instaurer ce rituel de la 6e position ? Une phrase de Marshall Rosenberg vient à mon esprit : « Cherchez le oui qui se cache derrière le non ». À quoi Caroline peut-elle dire oui ? Je la regarde, je vois son agitation. Je lui dis que j’aimerais commencer la danse. Je lui demande si elle est d’accord de s’asseoir sur le banc et de nous regarder. Et là, ses yeux s’éclairent : « oui », me dit-elle. Manifestement Caroline est soulagée par cette proposition. Elle est apaisée, calmée et nous regarde attentivement. À chaque nouvelle danse je lui propose de nous rejoindre. Non, elle préfère regarder. Je l’observe, je vois à quel point elle m’observe elle aussi. Et si elle avait besoin d’être rassurée, de savoir à qui elle avait à faire, avant de pouvoir me suivre dans la danse ? Et si elle avait une bonne raison de ne pas faire confiance aveuglément aux adultes ? Accueillir ses réactions, accueillir le mystère... de son histoire.
Au bout de trente-cinq minutes, elle décide de nous rejoindre et nous terminons la séance ensemble.

Jacques

Le petit Jacques a cinq ans. Il ne veut pas danser. Il a visiblement peur. Il est assis sur son banc depuis cinq séances déjà. Cependant, il est présent, il regarde. Je crois qu’il ne perd pas une miette de ce qui se passe. Aujourd’hui j’ai vu son pied danser, timidement. J’ai envie d’accueillir son rythme, de lui faire confiance. Jusqu’à le laisser sur son banc pendant les dix séances ? Je n’ai jamais rencontré d’enfant de cet âge qui ne veut pas danser...
La psychologue pense que c’est mieux de le pousser, de l’obliger : « Il veut avoir du pouvoir sur toi ». Moi, je vois sa peur. Et son « pouvoir » m’apparaît comme une force. Je me laisse pourtant (à moitié) convaincre par son autorité de psy. Mon « autorité » aiderait cet enfant en « l’obligeant » ? Mon âme d’assistante sociale se réveille. Je veux tellement l’aider qu’à la séance suivante je demande à Jaques de choisir une des danses qu’il connaît, une seule, et de la danser avec nous. Il refuse. Je lui dis que je vois sa peur qui l’empêche de danser que je peux l’aider à traverser cette peur ...
J’arrive à l’entraîner une minute dans une courte danse. Je lui promets qu’il pourra retourner sur son banc dès que la danse sera terminée. Il est tendu comme un arc. À la première occasion il court vers le banc et se relâche ...jusque dans la culotte. Il ne veut pas aller se changer, il veut absolument « assister » à la suite de la séance. Je suis inquiète. Etait-ce une bonne idée de le « forcer » ? Le fragile lien de confiance qui s’était crée, serait-il brisé ? Son envie de rester pour assister à la fin de la séance est-elle un signe positif ?
Voyant le sourire qu’il me fait en arrivant à la séance suivante, je décide de continuer l’expérience, en douceur. Je choisis quelque chose de plus sécurisant. D’autorité je le prends avec moi pour une chanson de bateau où il sera bercé dans mes bras. Il est tellement tendu que je me questionne une nouvelle fois sur le bien-fondé de cette décision « autoritaire ». Cette fois, il me demande de retourner sur le banc... à la fin de la chanson. J’accepte. Il n’y a plus de fuites dans la culotte.
Il reste un peu plus longtemps dans le groupe. Pourtant je doute. J’aimerais croire à cette illusion de progrès bien qu’au fond je ne lui aie pas accordé la confiance en lui, en sa force pour progresser ... à son rythme. Il est toujours aussi tendu. Il a toujours aussi peur. Il n’a pas été autorisé à laissé grandir sa confiance ... Dix séances ou même vingt, assis sur son banc, mais présent à ce qui se passe, pourquoi est ce que cela nous dérange ? Pourquoi vouloir que les enfants exécutent ce que nous proposons, les obliger à « faire » plutôt que de les laisser « être », présents, tout à la danse, chacun là où il se sent en sécurité ? Qu’est-ce qui nous empêche d’avoir confiance dans leur dynamique de croissance, de respecter leur rythme ? Notre autorité serait-elle donc remise en question quand l’enfant n’agit pas selon notre désir, notre projet, notre espoir ?

notes:

[1Déclaration universelle des Droits de l’Homme.