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Faire moins vite de la grammaire à l’école, pour mieux en faire plus tard. Abandonner la grammaire traditionnelle qui campe dans la phrase pour aller vers une grammaire linguistique qui interroge les liens entre les segments des phrases en relation dans un texte : une question de bon sens…

La grammaire scolaire, qui repose sur une tradition volontiers normative et morphosyntaxique [1], est centrée sur l’écrit — plus particulièrement l’orthographe —, et sur la description-prescription des parties du discours et des fonctions syntaxiques au sein de l’unité phrase. La progression n’étant pas guidée par les besoins de l’apprenant, mais par la nécessité de proposer un pseudosystème dans son intégralité, partie par partie et fonction par fonction, selon un programme étalé, dès le plus jeune âge, sur les années d’études successives, avec comme objectif la capacité d’étiqueter docilement des segments, sans référence aucune aux mécanismes de construction du sens.
Dans « Dans le salon, Pierre mange son repas » ainsi que dans « Pierre mange son repas dans le salon », dans le salon reçoit aujourd’hui, en vertu du code de terminologie en vigueur, la même étiquette de complément circonstanciel du groupe (GN+GV), dans la mesure où il serait déplaçable (manipulation qui donne un vernis scientifique à l’étiquetage).

Kif kif ?

Il faut en fait interroger le savoir à transmettre, réviser le discours sur la langue, s’assurer de sa justesse (le discours sur la langue ayant été constitué en savoir presque en soi), de sa cohérence et de son appropriabilité, proposer une linguistique applicable. La transposition didactique de ce savoir revient au didacticien et aux enseignants. Cela exige un temps long, qui prenne en compte les aptitudes des élèves à l’abstraction et leur capacité à s’approprier un modèle et un appareil descriptifs, leurs outils et les termes du langage technique de la grammaire, ainsi qu’à développer un (savoir) être scientifique et critique, ce qui constitue un défi majeur. La prise en considération de ces facteurs rend encore plus indispensable la mise en œuvre de la formule « Moins de grammaire, tôt », là où le discours grammatical, la terminologie, la formalisation ne s’avèrent pas nécessaires, voire pourraient être contreproductifs parce qu’inappropriables ; « Mieux de grammaire, plus tard », là où un réel besoin se fait sentir, pour une appréhension plus adéquate de la matière grammaticale et un apprentissage de la réflexion grammaticale à des fins de mieux écrire et de mieux parler, c’est-à-dire au moment où les savoirs grammaticaux sont effectivement appropriables.
Une grammaire plus linguistique vise à permettre la (dé)construction du sens. Il s’agit de montrer l’influence d’un segment sur le sens de la phrase et du texte ; de déterminer à quel mot, groupe de mots ou zone de la phrase ou du texte est rapporté tel ou tel apport d’information, et donc la portée de celui-ci. Les fonctions traditionnelles sont des fonctions de la phrase, dans la phrase, pas dans le texte. Or, la prise en compte de la dimension textuelle, essentielle dans la progression curriculaire impose une relecture de la phrase comme inscrite dans le texte et non comme une unité abstraite de laboratoire.

La portée qui porte

Lorsqu’elle sera appropriable — au début du secondaire —, la distinction de deux portées pour le complément circonstanciel, qui s’inscrit parfaitement dans la prise en compte du texte comme unité englobante de la phrase, devra être étudiée. La position initiale, celle qu’occupe le plus souvent le complément circonstanciel de la phrase, sera celle qui met la phrase en relation avec le contexte général ou le contexte précédent (la phrase d’avant). La position dans la seconde partie de la phrase, dans le prédicat [2] (généralement pris en charge par un groupe verbal), celle du complément circonstanciel du verbe, est celle de l’information nouvelle, celle qui fera avancer le récit.
Dès lors, l’intérêt de la spécification de la portée vient de ce que la portée, dont la position est un signe, est productrice de sens.
Dans une phrase, la structuration générale de l’information se fait en deux parties : l’information connue, en début de phrase, et l’information nouvelle, en seconde partie. En gros, le sujet et tout ce qui le précède fait partie de l’information connue (on ne peut d’ailleurs pas nier ces informations ; elles sont posées). Le prédicat fait partie de l’information nouvelle. Mettre un complément circonstanciel en début de phrase ou en fin situe donc différemment l’information respectivement comme connue ou nouvelle.
Ainsi, dans « Dans le salon, Pierre mange son repas. », l’information dans le salon est déjà connue ou partagée dans le contexte (de l’importance de ne pas étudier les phrases comme des isolats hors contexte). En fait, on dirait cette phrase en réponse à une question du genre « Qu’est-ce qu’il fait, Pierre, dans le salon ? ». Pour ce qui est de « Pierre mange son repas dans le salon », dans le salon apparait dans le groupe verbal prédicat, dans la zone d’information nouvelle. Cette phrase répondrait plutôt à une question du genre « Où est-ce que Pierre mange son repas ? ». Dans le salon serait donc ici la réponse attendue et l’information nouvelle.
Par ailleurs, dans le salon ne réagit pas de la même façon à la négation dans les deux phrases. Dans « Dans le salon, Pierre ne mange pas son repas », on est bien dans le salon, il y a bien Pierre, mais il ne mange pas son repas : il fait autre chose. Dans « Pierre ne mange pas son repas dans le salon », on semble dire que Pierre mange bien son repas, mais pas dans le salon. Dans ce second cas, dans le salon est nié, alors qu’il ne l’était pas dans le premier. On ne peut donc prétendre que le complément ait les mêmes portées dans les deux places différentes, vu qu’il réagit de manière différente. Dans le premier cas, il est complément circonstanciel de la phrase ; dans le second, il fait partie du prédicat et est complément circonstanciel, mais du verbe. Le mécanisme d’apport d’information mis en œuvre est le même, mais la portée du complément est différente. La fonction peut donc porter le même nom, différencié par l’ajout de la portée : complément circonstanciel de la phrase et complément circonstanciel du verbe.
Enfin, la position initiale peut aussi produire un effet de contraste par rapport à la phrase précédente. « Dans la chambre, on dort ; dans le salon, on regarde la télé. » Le cadre fixé en début de phrase vaut jusqu’au cadre suivant. Dans cet ensemble, dans le salon représente un changement de cadre, qui marque le contraste avec ce qui se passe dans la chambre.

Censé revenir au sens

Dans les exemples vus jusqu’ici, la différence de signification est produite par la portée, mais le sens du complément ne change pas. Parfois, néanmoins, le sens du complément peut changer en fonction de sa portée sur la phrase ou sur le verbe.
« Dans le pré, Pierre pousse l’âne. »
« Pierre pousse l’âne dans le pré. »
Si on demande aux enfants de dessiner ce qui est exprimé par ces deux énoncés, dans le premier énoncé, Pierre et l’âne sont dans le pré ; dans le second, on peut avoir la même situation, mais également une autre : Pierre est en dehors du pré et l’âne entre péniblement dans le pré sous la pression de Pierre. Dans le pré, avec portée sur le verbe prend ici le sens de direction et non plus de situation. Le sens de direction est impossible dans le premier énoncé avec portée sur la phrase.
« Franchement, tu exagères. » (= Je suis franc quand je dis que tu exagères).
« Tu exagères franchement. » (= Tu exagères fort).
« Heureusement, il est marié. » (= Par chance, il est marié).
« Il est heureusement marié. » (= Il est marié avec bonheur, heureux en mariage).
« Curieusement, il m’a répondu. » (= Fait curieux, il m’a répondu).
« Il m’a répondu curieusement. » (= Il m’a répondu de manière bizarre).
« Légalement, Pierre commet un crime. » (= d’un point de vue légal).
« Pierre commet légalement un crime. » (= en toute légalité, ce qui nécessite un contexte particulier : sa mission l’autoriserait à commettre un crime).
La distinction entre les deux types de complément circonstanciel fait donc apparaitre des apports de sens différents dans des énoncés apparemment semblables, composés des mêmes mots. Seules diffèrent leurs positions et portées. Les manipulations opérées en classe (suppression, déplacement) donnent une impression de scientificité dans le cadre d’opération d’étiquetage, dans la mesure où elles reposent sur de l’observable. Cependant, ces manipulations ne sont pas un jeu à somme sémantique [3] nulle. Cela ne pose pas de problème si l’activité grammaticale se réduit à l’étiquetage. Cela en pose un si on change de perspective et qu’on recherche à décrire les mécanismes de (dé)construction du sens de la phrase et du texte. 

notes:

[1La morphosyntaxe étudie la variation de la forme des mots en fonction des relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Les questions d’accord relèvent donc de la morphosyntaxe

[2Le terme prédicat est utilisé pour nommer, dans une phrase, la fonction du groupe verbal. La grammaire scolaire a oublié de nommer la fonction du verbe ou du groupe verbal. Cela a engendré une confusion entre nature et fonction. L’introduction du prédicat pallie ce manque. Le prédicat, généralement pris en charge par un groupe verbal, apporte de l’information au sujet de la phrase

[3La sémantique est la partie de la linguistique qui étudie le sens des mots (et de ses composantes), des séquences, des phrases, des textes et des discours