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Nettoyer, frotter, récurer, c’est toujours les boulots pour les pauvres. L’air de rien, la symbolique de l’apprentissage du nettoyage de ses propres crasses, c’est le strict minimum de l’éducation citoyenne. Mais ce n’est pas si simple…

16 h 10, fin des cours. Deux élèves sont chargés de ramasser tout ce qui traine par terre, de mettre les chaises sur les tables et de balayer le local pour préparer le travail du personnel d’entretien. Quand ce n’est pas ou que c’est mal fait, le personnel peut refuser le nettoyage à l’eau parce qu’ils n’ont pas assez de temps pour tout faire. Il arrive donc régulièrement que les locaux soient sales le matin. Certains profs réagissent, d’autres pas, question de priorité. Par moments, on parvient à ce que tout le monde s’y mette… Mais ça ne dure jamais. Ça génère alors de l’énervement, du rejet (c’est le boulot du personnel de nettoyage, ils sont payés pour ça, c’est toujours moi qui dois le faire, les autres s’en foutent, etc.)
Passons le descriptif du système et de ses aléas. Il faut le repenser, essayer d’en améliorer l’efficacité : tout le monde est d’accord sur ce point. Mais il faut aussi se rendre à l’évidence, on aura beau améliorer le système, tout sera toujours à recommencer, parce que chaque année est une nouvelle année, parce que l’éducation ne se fait pas en un jour, et parce qu’il y aura toujours bien quelqu’un pour essayer d’y échapper ou de le détourner. C’est donc sans lassitude que je fais ce travail d’éducation, avec des déceptions et des victoires, des locaux propres et accueillants ou de véritables capharnaüms selon les classes et les périodes de l’année. C’est aussi, sans lassitude, que chaque année, on tente d’améliorer le système en cherchant ensemble de nouvelles idées pour rendre la chose possible.
Mais voilà que cette année, la direction nous convoque en assemblée pour nous communiquer sa décision concernant les nettoyages.

T’auras du gâteau

Puisque le nettoyage des classes par les élèves ne fonctionne pas, l’école va engager une équipe de jobistes étudiants, parmi les élèves de l’école, payés à 9,80 euros de l’heure pour passer dans les classes afin que les locaux soient prêts, quoi qu’il arrive, pour le nettoyage à l’eau. Et il faudra continuer à demander aux élèves de faire leur tâche de rangement…
Le directeur qui s’attend visiblement à être félicité pour avoir enfin trouvé une solution simple et efficace à un problème récurrent, nous demande notre avis. Nombreux sont les professeurs qui sont scandalisés : c’est renoncer au caractère éducatif de la tâche, c’est même contreproductif puisque ce que les élèves apprendront désormais, c’est qu’il ne faut pas s’en préoccuper puisque des élèves sont payés pour le faire. Et en plus, on apprend directement la fatalité des rapports sociaux de domination : à terme, si on excepte les élèves qui cherchent à financer une dépense exceptionnelle, ce seront les élèves qui doivent travailler qui nettoieront et ceux qui n’auront pas besoin d’argent qui saliront sans vergogne. La direction objecte alors que, puisque le nettoyage sera fait par leurs pairs, les élèves auront plus tendance à le respecter, sinon ils se feront engueuler par les jobistes… Le caractère éducatif est décidément gommé par le souci d’efficacité. Parce qu’il serait normal de ne pas respecter le travail de ceux qui ne sont pas nos pairs ? Parce que le travail des ouvriers de l’équipe d’entretien ne mériterait pas autant le respect ? Ce n’est évidemment pas ce qu’il a voulu dire, mais c’est… ce que les élèves apprendront. Et c’est en plus reporter le poids de la sanction (engueuler) sur les élèves jobistes, alors que c’est le boulot des profs.

Le balai libéré ?

Un peu fâché, le directeur persiste : il s’agit d’une décision, non d’une proposition. On l’applique tout de suite, on évalue l’année prochaine. Frustration : pour ce qui est éducatif, les professeurs de l’école ont l’habitude d’être associés au processus de décision. Mais le caractère éducatif de la charge a été complètement oublié au profit de l’efficacité. Un peu comme si on nous avait annoncé l’achat d’un nouvel aspirateur plus perfectionné.
Quand ils ont proposé le job aux 75 élèves de rhéto, ils se sont retrouvés avec 68 candidatures pour 6 postes de travail. Il fallait s’y attendre, les jobs étudiants à 9.8 euros de l’heure, ça ne court pas les rues. Les candidats ont alors été invités à écrire une lettre de motivation et ont été sélectionnés sur base de cette lettre de motivation ! Sur quels critères ? Mystère et spéculations… Mais voilà donc l’équipe de jobistes constituée.
J’ai inscrit le point à l’ordre du jour du prochain Conseil de ma classe. Ma proposition c’est de créer un label « classe sans jobistes » qui sera attribué aux classes dans lesquelles le nettoyage est tellement bien fait qu’il n’est pas nécessaire de prévoir de jobiste pour elles. Il faudra bien sûr prendre le temps d’expliquer et d’affronter les jobistes de ma classe qui risquent de faire de la résistance.
Mes collègues sont sceptiques : pourquoi les élèves se forceraient-ils à faire gratis ce pour quoi certains d’entre eux seront payés ? C’est que je crois que mes élèves peuvent comprendre les enjeux de la situation et se positionner, non par intérêt personnel ou souci d’efficacité, mais au nom de valeurs qu’ils sont prompts à revendiquer.