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Ce qui a fait sens dans mon parcours professionnel, c’est une question de timing. Les bonnes rencontres, les bonnes lectures et les bonnes formations au bon moment des bons problèmes à résoudre.

Après avoir enseigné quelques années dans le secondaire, je suis engagé dans le supérieur pédagogique pour la formation des régents en sciences humaines.
J’entre dans une équipe déjà partiellement constituée avec des contradictions didactiques importantes, mais peu explicitées, entre le géographe et l’historien. Le sociologue que je suis est nouveau dans l’aventure et il s’agit de trouver ensemble une manière d’intégrer les trois disciplines pour pratiquer un cours dont le programme est précurseur : l’Étude du Milieu (EDM). Contrairement aux autres écoles normales, notre direction nous garantit une unicité de l’option sciences humaines, nous permettant et nous imposant à la fois un travail d’équipe et un vrai beau problème à résoudre ensemble.
Pour moi, les géographes ont plusieurs longueurs d’avance dans la réflexion didactique. J’en avais déjà rencontré un, un régent en sciences-géo, Marcel Masuy, collègue de la première époque, celui qui aura amorcé ma réflexion, l’initiateur, le vieux compagnon, celui qui aura permis tout ce qui suivra.

Le sens, juste une question de timing


Le programme d’EDM, mais aussi la culture des géographes, imposent de partir du milieu, du réel, de l’observation, du questionnement et non des concepts, des connaissances, des résultats comme le font souvent les historiens. Partir de la vie pour tenter de la comprendre et pour construire les connaissances dans cette démarche rejoint pour moi des intuitions éprouvées dans l’enseignement au secondaire, mais peu formalisées.
Le problème est là, n’apparaissant d’ailleurs pas comme un problème, mais comme une magnifique occasion de penser et créer à partir d’une vraie question épistémologique et didactique. Et le sentiment d’avoir une chance incroyable, d’une terre vierge à découvrir, la didactique des sciences humaines balbutiante alors que les autres grandes didactiques (maths, sciences, langue maternelle, langues étrangères) bénéficient de recherches anciennes et importantes. Et à partir de là, je ne peux dire ce qui est premier, tout se combinant de manière magique et cumulative : des lectures, des rencontres, des formations.

Des lectures

Des lectures qui, toutes, sans que je le sache au départ, ont de puissantes références communes et classiques : Bachelard et Kuhn. Des lectures en didactique des sciences naturelles (Astolfi et Dévelay principalement) avec le projet dès la première page de transposer ce que j’y apprends aux sciences humaines. Une lecture en philosophie, un manuel d’épistémologie : Bartoly et Crespin... Comment des auteurs aussi intelligents ont-ils pu écrire quelque chose d’aussi navrant que Le poisson rouge dans le Perrier ? Cela me rassure, je fais donc feu de tout bois. Des lectures en pédagogie, Meirieu principalement. Et enfin la bible, utilisée dès sa parution et qui condense tout cela pour ma branche, le Manuel de recherches en sciences sociales de Van Campenhoudt et Quivy. Et bien sûr, aussi des recherches sociologiques, des vraies qui partent du terrain elle aussi et construisent la connaissance à partir de la vie : comme La galère : jeunes en survie de Dubet, par exemple.

Des rencontres

D’abord et surtout CGE devenu CGé et Échec à l’Échec devenu TRACeS. Mon entrée dans le mouvement date de cette même époque et je suis amené à travailler, et à écrire surtout, à partir des mêmes préoccupations didactiques. Le croisement des questionnements à partir de disciplines différentes est fécond surtout avec la contrainte de l’écriture. Les camarades du comité de rédaction, les réunions de ce comité, les rencontres Cgé, les RPé, les collègues dans l’école, dans les formations, partout le sentiment d’être en mouvement, reconnu pour ce que j’apporte et reconnaissant pour ce que j’en retire.

Des formations

La première, elle fera date : l’Entraînement Mental de Pierre Davreux. Et toujours magique, la même position épistémologique, mais n’est-elle pas finalement politique, de partir du concret, de la vie, des questions, des problèmes, de construire, de s’approprier et d’utiliser les connaissances pour comprendre et faire retour au concret, aux problèmes, à l’action. Une démarche de connaissances socialement utiles. Davreux parlait d’une méthodologie de base universelle.
J’y découvre une vraie méthodologie de l’émancipation : comment éviter de répondre à la question qu’on nous pose et exiger de poser le problème soi-même de manière autonome, comment s’approprier coopérativement les connaissances pour répondre au problème tel qu’on se l’est posé soi-même. Logique d’élucidation et non d’argumentation, chasse aux contradictions, paradoxes et tensions, croisement des expériences diverses (points de vue) et des expertises multiples (aspects)... Cela reste pour moi la méthodologie de référence.
Et les autres formations, toutes socioconstructivistes, les ateliers CRAP-CGE, Meirieu, les colloques, les groupes de travail à l’école, les problèmes à résoudre qu’on se pose entre collègues.
Comme si toutes les lectures, rencontres, formations avaient été programmées dans un but unique et précis, l’impression d’une construction cohérente et rationnelle ; mais sans pilote, car je n’ai rien décidé, projeté, programmé. Après-coup, le sentiment que tout ce qui m’arrive pendant ces dix ans de sources diverses et multiples prend un sens commun dans l’expérience quotidienne de mon travail d’enseignant.