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Directeur d’un service d’aide aux jeunes en milieu ouvert (AMO), je travaille depuis 10 ans dans le secteur de l’aide à la jeunesse. Si j’ai pensé pouvoir apporter quelque chose à la question de l’autorité, c’est bien évidemment en m’appuyant sur ma pratique quotidienne et plus précisément sur le statut tout à fait spécifique des AMO.

Les AMO sont des services privés, agréés par la CF, qui offre un accompagnement social gratuit, non mandaté, non contraignant et confidentiel à des jeunes et à leurs familles. Cela signifie que l’ « autorité », si autorité il y a, avec laquelle nous intervenons dans la vie des jeunes est d’un type spécifique ; nous ne pouvons que proposer notre aide, offrir nos services, mais en aucun cas l’imposer. Même si une part de notre autorité nous est conférée par un cadre législatif de la Communauté française qui, dans un arrêté, confère des missions aux AMO.

Les jeunes et leurs familles qui s’adressent à nous prennent cette décision de façon tout à fait libre, autonome, volontaire et absolument rien ne les y oblige, pas même une relation d’ordre financier : aller consulter un thérapeute, par exemple, et lui verser une certaine somme d’argent à la fin de la séance, confère à la parole que nous sommes venu déposer dans son cabinet et à la relation d’écoute qui s’est nouée entre lui et nous une certaine forme d’autorité. Or rien de cela dans les AMO. La question à laquelle je vais tenter de répondre est donc la suivante : Qui suis-je pour exercer l’autorité ? En quoi suis-je autorisé pour intervenir dans la vie des jeunes ? Quels sont les fondements de cette « autorité » (le propre de l’autorité étant qu’elle tire sa légitimité d’un principe qui lui est extérieur : l’autorité est toujours transmise, donnée) ? Pour répondre à cette question, j’examinerai successivement trois points de vue : quels sont les effets escomptés ? Quel type de relation d’autorité ? Quels fondements ?

Les effets

L’autorité se remarque à ses effets. L’autorité, définie par le dictionnaire comme le « droit de commander à quelqu’un », « le pouvoir d’imposer l’obéissance » ne trouve pas sa fin en elle-même : bien exercée, elle est un moyen qui permet d’obtenir quelque chose. Dans cette perspective, je dirais que les effets de l’autorité dans mon cas proviennent d’une réponse à une demande formulée le plus précisément possible lors du premier entretien avec le jeune, à savoir, le plus fréquemment, un changement de comportement : diminution de consommation de cannabis, reprise de l’école, mise en place de projets, reprise de communication parents-enfants, mise en autonomie, jobs étudiant, logement social... L‘autorité que je peux avoir est donc très concrètement liée à des résultats et s’appuie sur des compétences soit technico-administratives (fonctionnement des institutions, démarches administratives...) soit psycho-sociales, elles-mêmes liées à une formation initiale et à l’expérience (méthodologie d’intervention, médiation, capacité d’écoute, empathie...).

Quelle relation d’autorité ?

Dans notre société, l’autorité est souvent jugée suspecte. Sans parler d’une éventuelle « soumission » à l’autorité. Dans ma rencontre avec les jeunes j’entrevois une relation d’autorité qui échappe à ce paradigme négatif. Tout se passe comme si les jeunes qui venaient me voir décidaient implicitement de se placer dans une position d’acceptation de l’autorité : ils me « reconnaissent » une certaine autorité et cet acte de reconnaissance nous lie l’un par rapport à l’autre.
Le jeune reconnaît en moi une compétence qui n’est pas d’ordre uniquement affectif. Il reconnaît en moi une autorité de tiers, qui a une expérience d’écoute des jeunes et de leurs parents. C’est une autorité de confiance réciproque.
L’autorité ne s’exerce pas de façon duale, mais il y aune triangulation de l’autorité ou de son trajet : le jeune dépose son autorité en moi afin que je la lui rende, que je le rende à nouveau acteur de ce qu’il est, ce qu’il veut devenir, par rapport à son environnement social. Mon rôle est de rendre confiance au jeune par rapport à l’autorité qu’il peut avoir sur lui-même. Je pense ici à Marie, qui vient me voir pour une grosse difficulté relationnelle entre elle et ses parents. Marie a 15 ans et est adoptée. Elle vit dans une famille très aimante, qui veut la protéger avant tout. Au fur et à mesure des entretiens, Marie formule la demande de savoir qui est sa mère biologique et de la rencontrer, une seule fois. Marie manque de confiance en elle et le travail a consisté à lui rendre une place dans ce choix qu’elle formulait. On lui a rendu une autorité et une compétence d’ « acharnement » dans la formulation de cette demande qui a alors pu être entendue et comprise par sa famille : « Arrêtez d’avoir peur pour moi. Je sais ce que je fais. Je connais ma force. »

Je pense aussi aux ateliers d’écriture que nous organisons et qui « obligent » les jeunes qui décident d’y participer à se soumettre à des « consignes » précises, parfois proches du travail scolaire. Les jeunes qui y participent osent écrire, osent lire aux autres ce qu’ils ont écrit, .et se donnent l’autorisation d’accorder de la valeur à leurs productions.

Je voudrais ouvrir une autre perspective : notre mission est aussi communautaire. En créant un lien entre nos suivis individuels et une action plus politique, c’est une autre façon de conférer aux jeunes une autorité, de par un fonctionnement très démocratique : la récurrence des observations que nous faisons nous autorise (nous confère une certaine autorité) à formuler des demandes précises aux « autorités » : création d’écoles de devoirs suite aux nombreux décrochages scolaires, mise en place de logements à prix modérés pour éviter aux jeunes de devoir s’exiler dans d’autres communes, offres d’activités sportives et culturelles à bas prix pour limiter l’écart d’accès aux loisirs entre les plus riches et les plus pauvres.

Quels fondements de l’autorité ?

On le voit à ce qui précède, les fondements de l’autorité telle qu’elle s’exerce au sein d’une AMO sont complexes. On pourrait les comparer au mécanisme, bien connu des architectes japonais, du roulement à billes, qui superpose deux plans l’un parallèle à l’autre, séparés par un gigantesque bille. Ce qui permet aux immeubles de résister aux secousses sismiques. Autorité de glissement, de jeu, tour de passe-passe, mais bien réelle. L’autorité a des fondements bien présents, mais qui s’exercent avec souplesse : ils ne sont pas figés, peuvent évoluer. Une autorité créative.

En conclusion, l’autorité dépend très fort de l’interaction entre celui qui confère l’autorité et celui qui la reçoit. L’AMO est un lieu où passe l’autorité ; il y a un parcours ; l’autorité y est quelque chose de dynamique. Notre seule limite est imposée dans les moments où le jeune se met en danger ou met en danger un tiers.