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L’analyse du sociologue Mathieu Ichou y va en finesse par rapport aux approches culturalistes ou aux analyses qui se limitent aux rapports de classes sociales. Lisez aussi son article « Les enfants d’immigrés à l’école : l’origine des inégalités scolaires [1] », publié sur le site, notre gazette n’étant pas élastique ! Ou son livre…

Votre étude montre que les enfants d’origine asiatique réussissent mieux que les enfants d’origine turque. N’est-ce pas une confirmation de l’analyse culturaliste que vous remettez en cause ?
Le problème avec l’analyse culturaliste, c’est qu’elle ne permet pas de com-prendre les différences qu’on peut observer entre des enfants issus d’une même culture, et même au sein d’une même famille. Or ces différences sont souvent importantes !
Elle ne permet pas d’expliquer non plus pourquoi certains enfants issus d’une même culture réussissent bien durant une période donnée de l’histoire, et moins bien à une autre. C’est le cas notamment des Asiatiques aux États-Unis ; depuis les années 60 et 70, on parle d’une minorité modèle, etc. Les cultura-listes expliquent cet état de grâce scolaire par la culture confucéenne valori-sant le savoir. Mais ils oublient que dans les années 30, les Asiatiques (les Ja-ponais, mais pas seulement) étaient une minorité américaine qui réussissait moins bien que les autres à l’école ! À moins que la culture confucéenne millé-naire ait changé radicalement entre les années 30 et les années 70, force est de constater que les explications culturalistes ne sont pas extrêmement con-vaincantes !
Du coup, comment expliquer autrement les différences de résultats scolaires en France, entre les enfants asiatiques et les enfants turcs ? Quand on les ana-lyse à la lumière des critères sociaux, on se rend compte que les enfants d’origine turque sont, socialement, plus modestes que les enfants asiatiques. Ceci dit, cette explication n’est pas parfaitement convaincante : à position so-ciale égale des parents au sein de la société française, il reste malgré tout une différence en faveur des enfants asiatiques… En fait, c’est dans la société d’origine que j’ai trouvé l’explication.
On peut en effet voir que les groupes qui ont émigré de Turquie et ceux qui ont émigré d’Asie du Sud-Est occupaient des positions très différentes dans leur société d’origine. En règle générale, les Turcs qui se sont installés en France étaient issus de classes très populaires en milieu rural, avec un rapport très distant à l’école et au savoir. Au contraire, les groupes qui sont venus d’Asie du Sud-est étaient plutôt favorisés — et sont, par ailleurs, arrivés dans de meilleures conditions.
Pour le dire autrement, si l’immigration turque avait été composée de l’élite stambouliote, tandis que l’immigration asiatique serait issue de populations extrêmement pauvres du monde rural du fin fond du Vietnam, les résultats seraient très certainement inversés.
À ce propos, vous pointez la capacité de certaines familles à tenir un discours fier et valorisant sur leurs propres pratiques culturelles et scolaires. Cela peut aussi avoir un effet performatif sur la scolarité de l’enfant, dans le sens où le discours crée la réalité qu’il prétend dé-crire. Il en va tout autrement de parents plus éloignés de la culture lé-gitime qui auraient un rapport beaucoup plus craintif, voire culpabili-sé, à l’égard de l’école. En lien avec cette question, vous utilisez la no-tion de position scolaire relative. Qu’entendez-vous par là ?
Jusqu’à présent, l’analyse des trajectoires scolaires des enfants d’immigrés s’est focalisée soit sur des explications de type culturaliste, soit sur des expli-cations partant de la classe sociale des parents. J’ai déjà exprimé mes ré-serves à l’égard de l’approche culturaliste ; pour ce qui est de la lecture en termes de classes sociales, le problème est qu’on analyse la scolarité de l’enfant que par rapport à la position des parents dans la société d’accueil.
On coupe donc l’histoire familiale en deux, et on ignore complètement la vie antérieure, nourrie pourtant d’expériences très importantes pour la socialisa-tion des parents. Il est donc important de replacer les immigrés dans leur bio-graphie entière et prendre en considération la position sociale (et donc éduca-tive) des immigrés dans leur société d’origine. C’est à ce moment-là qu’ils in-tériorisent le fait qu’ils appartiennent à une classe supérieure, inférieure, ou encore intermédiaire…
On découvre alors que tels parents dont le niveau d’éducation ne paraissait pas très impressionnant au sein de la société française sont en réalité au-dessus de la moyenne de la population de leur pays d’origine — ce qui est d’ailleurs souvent le cas pour les immigrés de France. Cela peut avoir un effet important en termes de sentiment de légitimité dans leur rapport à la culture scolaire…
Vous mettez ainsi en évidence l’importance des représentations des familles et des enfants sur leur vécu, sur le sens qu’ils y donnent, au-delà des données objectives auxquelles ils sont soumis. Cela ouvre des pistes d’intervention dans le monde scolaire et le champ social....
De fait, mon travail peut être interprété de deux manières dans le monde sco-laire. De manière pessimiste, on y voit le fait que la scolarité est déterminée par des facteurs sur lesquels on n’a pas beaucoup de prise en tant qu’enseignant (l’origine sociale de la famille, etc.). Mais il y a une autre ma-nière de le lire : que ce soit pour des enfants d’origine immigrée ou pas, il est important de comprendre certains éléments de la biographie familiale. De prendre donc le temps de discuter avec eux, pour tenter de comprendre ce qui se passe, les enjeux qui peuvent opérer par rapport à l’école, en identifiant les ressources parfois bien réelles qui ne sont pas toujours visibles à première vue.
Bref, ne pas prendre immédiatement pour argent comptant ce qu’on voit au premier abord de cette famille. Par exemple, l’absence des parents aux réu-nions qui leur sont destinées ne veut pas nécessairement dire qu’ils se désin-téressent de la scolarité de l’enfant. Peut-être ne se sont-ils pas à l’aise, peut-être qu’ils font confiance aux enseignants, etc. De même, on peut découvrir que des parents apparemment très précarisés dans notre société se sont construit une identité plus valorisante au sein de la société d’origine, identité qui peut protéger indirectement leurs enfants. Cela pourrait représenter un point d’appui intéressant pour les enseignants et les travailleurs sociaux, mais on est dans le cas par cas, dans une relation un peu plus approfondie avec chaque famille.
Vous identifiez encore la place qu’occupe la scolarité dans le parcours migratoire de la famille, comme un facteur déterminant.
Toutes les familles quittent leur pays dans l’espoir de trouver ailleurs une vie meilleure. Malheureusement, les promesses ne sont pas toujours tenues… Du coup, les parents reportent sur leurs enfants leurs espoirs de réussite. Pour certains enfants, une telle attente représente un fardeau trop lourd à porter. Pour d’autres, cela peut être un élan supplémentaire pour réussir à l’école.
Enfin, pour certaines familles, le projet migratoire a été centré sur la scolarité, soit que les parents ont migré pour faire eux-mêmes des études, soit qu’ils ont quitté leur pays avec l’intention que leurs enfants fréquentent des établisse-ments de meilleure qualité. Ce sont souvent des familles dont le rapport à l’école et à la culture est très positif, ayant des interventions efficaces pour la réussite scolaire de leurs enfants.
Enfin, vous mettez en évidence le rôle parfois déterminant de per-sonnes tierces, au sein de la fratrie, du voisinage ou même de cer-taines personnes providentielles…
Selon les recherches internationales, appartenir à une fratrie nombreuse a un effet négatif sur la scolarité, pour différentes raisons notamment liées à la po-sition sociale des parents et au rapport à l’école. Or, mes recherches disent plutôt le contraire... Pour les familles d’origine immigrée, appartenir à une fra-trie importante peut être une ressource. Cela se confirme dans les entretiens que j’ai menés, où m’est apparu le rôle parfois déterminant des ainés, et no-tamment des ainées. Elles peuvent se révéler un soutien moral important, ain-si qu’une aide dans le décodage et l’encadrement de la vie et du travail sco-laires. Les ainés peuvent être des intermédiaires importants entre la bonne volonté et les aspirations parfois un peu vagues des parents, et la scolarité très concrète des cadets.
Évidemment, ce rôle d’intermédiaire peut être joué par toute personne ayant du crédit auprès de la famille et des enfants… z

1 M. Ichou, Les enfants d’immigrés à l’école. Inégalités scolaires, du primaire à l’ensei-gnement supérieur, PUF, 2018.

notes:

[1M. Ichou, Les enfants d’immigrés à l’école. Inégalités scolaires, du primaire à l’enseignement supérieur, PUF, 2018.