Recherche

Commandes & Abonnements

Mots-clés

J’ai cinq heures de français dans une classe de 2e commune. C’est une horreur pour les élèves de devoir se concentrer sur des mots écrits. La plupart sont très écorchées, peuvent être violentes face à la moindre demande de travail, de matériel, de changement de place. Et plus elles voient leurs difficultés à apprendre, leurs résultats, les remarques écrites dans leur bulletin, plus la violence monte.

Transgressions : des choixL’enseignant est l’ennemi à rouler, à affronter, à toiser, à descendre. Soit je serai dans le bras de fer continuel sur un terrain miné, soit j’avance prudemment, je cherche et j’aide au déminage.Je voudrais vraiment aborder et même border ce qui semble les miner (et nous aussi !), ce qui semble les empêcher d’oser se mettre sereinement à apprendre même si c’est dur. Mais je ne peux surement pas y aller en direct. Je sais déjà qu’il ne sera pas possible de faire d’habituelles heures de français, comme si de rien n’était et avec les meilleures méthodes possibles... Je ne suis pas très tranquille d’aller mettre un peu en retrait les sujets explicités dans le programme, mais les faire apprendre de force, à coups de points et de punitions, c’est plus fort que moi, je ne peux pas.
Je contacte deux comédiens, un homme et une femme, grands praticiens de théâtre-action, théâtre forum, théâtre opprimé. J’en avertis le directeur et obtiens quelques finances. Avec les comédiens, nous analysons la situation et construisons un petit dispositif. Pas un amuse-gueule ni un attrape-mouche, mais des possibilités à la fois de nommer l’insupportable en le jouant et de faire des apprentissages ou au moins d’en réveiller le désir.
Changer l’ordre des choses... des permissions, des programmes, des horaires, des locaux, des sous... c’est déjà toute une affaire !

Prises et pouvoirs

Deux heures de travail par semaine sont programmées. Une bonne heure d’exercices de tous genres pour faire place au souffle, aux mots, aux bras, aux jambes... pour donner corps et cris et murmures et mouvement à toutes sortes de sentiments. Retenue et limites aussi.
Les élèves sont étonnées de ce temps pris pour de la concentration, pour de la relaxation, pour de l’« être à l’aise ». Certaines le trouvent « con » et préfèrent l’autre heure, quand on commence à jouer des sketchs à propos de situations qu’elles ont vécues. Malgré les bougonnes, chaque semaine, l’heure de « gammes » commençait la séance et il y avait toujours bien l’un ou l’autre exercice où toutes finissaient par se laisser prendre au jeu, dans ce local de classe pourtant peu adapté, mais dont on virait tout dans un coin pour deux heures.
Rien que cette prose (je devais écrire « prise », mais je laisse le O de la touche d’à côté tellement c’était vrai aussi !) de pouvoir sur l’espace classe était déjà comme une petite libération. Rien que la respiration retrouvée pour une voix qui pouvait être autre que hurlante. Rien qu’une émotion, une tendresse, dans le dur toujours dur des jours... entrainaient des audaces quant au jeu des situations vécues. Rien que le geste mesuré laissait entrevoir de nouvelles façons de maitriser des morceaux de soi, sa voix, son corps, son visage... maitriser pas réprimer.
Et voilà que ces élèves insupportables nous demandent de venir faire leurs deux heures semaines pendant les vacances de Pâques... Il faut dire que petit à petit naissait dans leur tête l’idée de spectacle, mais quand même ! Les deux heures demandées se sont vite programmées avec elles, en une journée, y compris avec moment d’écriture. D’avoir toute l’école à nous, avec possibilité d’occuper tels espaces, d’écrire sur tels tableaux, sur telles grandes feuilles, dans du beaucoup plus large que l’habituel étroit des cahiers et des classes, les a mis dans une espèce d’allégresse toute neuve pour elles, dans ce lieu.

Perdre ou gagner

De sketch en sketch, de mot en mot à propos de ces sketchs, quatre situations ont été retenues pour un spectacle. « Les scènes se passent dans quatre lieux et nous sont arrivées : un tram, une classe, une famille, un dancing. Chaque fois, des filles ont fait une bêtise et sont directement punies. Personne ne les écoute. Elles se font attraper et aucune d’elles ne s’en sort. Elles sont tout de suite accusées. Les autres ne s’occupent pas de leurs problèmes. Les « autres » ce sont quatre personnages : un contrôleur, un professeur, un père et des policiers... tous plus forts et plus grands que les filles. Ils ont de grands pouvoirs sur elles. Ils ont leurs lois. Elles sont toujours attrapées, prises, punies. Elles se sentent sans importance. Elles se sentent inférieures, humiliées, des chiens... ET SI ÇA SE PASSAIT AUTREMENT ?!! ».
Pour chaque situation jouée – séquences qui se font cris –, il leur est demandé d’imaginer ce qui pourrait se passer d’autre, dans la même situation, et de le jouer. Nous sommes parfois interpelés par certaines de leurs « solutions autres », mais ne tenons pas à les faire changer. Elles sont prêtes. Les textes sont d’elles. Les comédiens ont aidé à la mise en scène.
Une première représentation est donnée à l’école pour deux classes, des enseignants, le directeur. « Avec ou sans barreaux », c’est le titre de leurs sketchs dont il est chaque fois donné deux versions.
Avec barreaux, une séquence dans un tram : une passagère n’a pas payé. Un contrôleur contrôle. La passagère est prise. Elle est conduite au poste et humiliée. Sans barreau, la passagère n’a pas payé. Un contrôleur contrôle. Les autres passagers voient sa gêne et sa peur d’être prise. Ils l’entourent, la font glisser entre eux jusqu’à la porte. Elle réussit à sortir sans se faire prendre.
L’avec barreau scolaire parle d’un cours de géographie. Une incompréhension totale entre les élèves et l’enseignant, des insultes et du mépris de l’enseignant, une demande de plus d’explications, un refus, des punitions. Une demande de questions pour aider à préparer l’examen, un refus encore et de la révolte.
Sans barreau, ce sont les mêmes scènes et puis les élèves qui s’organisent pour prendre, dans le cartable du prof, les questions d’examens et voir comment étudier les réponses. Vu d’en haut, vu d’en bas.
Réaction du directeur en direct : « Si j’avais su, je ne vous aurais pas laissé présenter cette pièce. » Et de m’appeler dans son bureau et de me faire des leçons à propos de ce qu’il ne faut absolument pas laisser dire, à propos de la nécessaire obéissance aux lois, de l’honnêteté et de la malhonnêteté, de la morale. Je n’ai pas essayé de discuter beaucoup. À quoi bon : celui qui est en position dominante, il sait. De là où il vit et voit !
Les deux comédiens et moi avons fait le choix de nous mettre du côté des élèves et de voir les choses depuis leur point de vue. Elles étaient déjà suffisamment marquées par les coups reçus dans leur position de dominées, plusieurs fois dominées. Nous n’allions donc pas nous mettre à leur faire des leçons de morale.
Est-ce une attitude correcte pour des éducateurs ? Elle m’a un peu posé question, mais très vite, j’ai décidé que non, je ne ferais ni le parent ni le maitre, que je laisserais se jouer les seules solutions collectives trouvées dans les contextes évoqués.
Et nous les avons parlés ces contextes. Il n’était pas possible pour les parents de Rachida de payer les trams. Ils devaient choisir : payer les trams ou l’électricité. Puisque celle-là, on la coupe si tu ne paies pas, ce furent les trams... Et il est normal que les autres protègent la resquilleuse face au contrôleur.
« On ne va pas nous voler la faim », avait dit Philomena dans un autre sketch. Elle traduisait là une expression sicilienne parlant d’une pauvreté si grande qu’il ne restait que la faim à voler. Quelqu’un a repris l’expression pour parler de ces cours où toutes rataient, où aucune demande n’était entendue... « Il ne restait plus qu’à voler ! Voler les questions d’examen à un prof qui ne nous apprend pas, qui nous insulte ». Ce que la faim venait y faire, c’était surtout l’envie d’autre chose... et entre autres de réussir.
En pleine Intifada, elles avaient apporté des affiches de jeunes lanceurs de pierre en disant : « Vous voyez qu’il faut se défendre ».
Changer l’ordre pour ces filles, c’était plus fort qu’un changement d’horaire et de locaux. C’était changer un rapport de force en mettant des forces de leur côté. C’était ne plus être perdantes, peu importait les chemins... elles avaient trouvé ceux-là. Elles n’en étaient d’ailleurs qu’en partie sures et même un peu coupables. Allait-on, en plus, dire d’emblée depuis notre position haute : « Non pas ceux-là ? »
Et paradoxe ou non, lors d’une petite évaluation de tout ce travail, des élèves ont décliné en plusieurs formulations que « pour apprendre, il faut avoir envie, avoir confiance et savoir durer quand c’est dur ».