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La grammaire : un dogme ou un outil qui apprend à penser ?

Faire du sens ! Le maitre mot de la pédagogie actuelle ! L’arsenal scolaire en regorge, jusqu’à l’écœurement. Et pourtant ! Au-delà de la mode, des tics de langage, le sens est le principe fondamental, moteur de tout apprentissage à condition de rendre son sens au sens, de ne pas le transformer en non-sens ce qui, en grammaire, est une tentation à laquelle les enseignants ne résistent pas toujours. Alors le sens n’a plus de sens et les apprenants qui, eux, ont du bon sens se sentent perdus en pénétrant dans un univers où le sens n’est pas ce qu’ils croyaient.
Pour illustrer sa leçon de grammaire sur les Déterminants du Nom, l’instituteur reprend la phrase qu’Olivier a lancée triomphalement en entrant en classe : « J’ai un nouveau vélo ! » Et voilà qu’il parait que « un » est un déterminant vague, indéfini, comme on dit, mais moi, Olivier je ne suis pas d’accord : mon vélo, je peux vous le décrire en détails. Rien à faire ! C’est écrit comme cela dans la grammaire, alors, forcément, c’est juste ! Je n’y comprendrai jamais rien, moi, à leur grammaire !
Oubliées les professions de foi, sincères, sur l’importance du sens ! Le coup d’envoi du saccage de l’instinct linguistique des apprenants est donné et la partie sera longue...

Le ton est donné

Dans les nouveaux programmes de français, il est question d’intentions de communication, de grammaire textuelle... C’est un progrès notable, mais insuffisant dans la mesure où, n’informant pas les usagers sur les a priori théoriques qui les sous-tendent, ils confisquent aux enseignants le sens d’une pratique en radicale rupture avec le passé. Un lecteur non averti des principes de la linguistique pragmatique peut prendre pour une lubie sémantique (une de plus) ce qui est, en fait, une véritable révolution intellectuelle. La référence théorique éviterait au praticien d’être un exécutant de manières de faire pensées par d’autres, il deviendrait le créateur de ses pratiques méthodologiques. Dès lors, l’enseignement de la grammaire fonctionnelle [1] ne peut se faire que dans des contextes significatifs. L’étude des pronoms, du système des temps... dans des phrases isolées est absurde puisque c’est le contexte qui donne son sens à la phrase en dévoilant les conditions d’énonciation :

Je viendrai demain.
Je peux identifier le sens de chacun des mots de cette phrase, mais, ignorant ses conditions d’énonciation, je suis incapable de dire ce qu’elle signifie. Qui est je ? Quelle est son intention de communication ? Informer ? Menacer ? Promettre ?... Quand cette phrase a-t-elle été prononcée ? Donc, quel jour figure demain ?

Des noms sont donnés

Faire de la grammaire, c’est traduire en termes syntaxiques les liens sémantiques existant entre les mots. C’est apprendre à lire, à s’exprimer... à communiquer.
S’il est utile d’avoir à notre disposition une terminologie qui nous permette de nous comprendre, la manie de l’étiquetage stéréotypé mène à l’absurde : on veut à tout prix structurer, classer les éléments de la langue, les enfermer dans des emplois grammaticaux et sémantiques qui ne résistent pas à l’analyse. Prenons l’exemple bien connu du tableau récapitulatif des pronoms. L’objectif d’un tel exercice est la maitrise du tableau à double entrée, en aucun cas l’apprentissage du sens des pronoms dans un contexte. En outre, on les fige dans des emplois sémantiques durs à digérer.

De l’argent ? J’en ai.
en est catalogué pronom, ce qui est un des statuts grammaticaux qu’il peut revendiquer à côté de bien d’autres. De plus on lui colle une étiquette sémantique : « personnel » ! Quelle est la personne figurée ?

Mais il y a plus fort : « Papa et moi, on arrive » . Il n’y a que l’argument d’autorité pour faire avaler que on est un pronom indéfini.

Ne serait-il pas plus sain d’identifier, en les opposant les unes aux autres, les catégories grammaticales (déterminant du nom, adjectif, préposition,...) sans y accoler une valeur sémantique qui, elle, ne peut être déterminée que par le contexte ? Et encore ! On pourrait parler de l’éphémérité des classes grammaticales, car certains mots rangés sous la bannière des pronoms peuvent l’être aussi sous celle des déterminants du Nom.

  1. Plusieurs sont arrivés en retard.
  2. Plusieurs enfants iront à la garderie.

Dans le domaine syntaxique, la démarche est du même ordre :

Ses cheveux sentent la lavande.
La lavande : complément de verbe ou attribut du sujet ? Deux hypothèses vraisemblables. Chacun tranchera en fonction du sens qu’il donnera à la phrase dans un contexte.

Mais alors que peut-on structurer, que peut-on classer dans la langue ? Pas grand-chose dans le domaine syntaxique, la grammaire normative supporte mieux ce genre d’exercices.

Des maitres sont à former

Pour devenir des praticiens de la grammaire du texte, le chemin est long et difficile. Une formation pointue permet aux normaliens de se libérer du mythe de la « bonne réponse » imposée par les manuels au profit de la construction d’hypothèses vraisemblables, et les amène à avoir confiance dans leurs capacités de réflexion.
La grammaire fonctionnelle n’est pas un dogme immuable. Son histoire le prouve. Elle est le reflet du regard que l’on porte sur le monde, sa conception est liée aux mouvements de pensée qui traversent la société : elle fut structurale, générativiste, la voici pragmatique.
L’objet d’étude n’est plus une structure désincarnée, il est la communication elle-même. Ainsi, la classe de français devient un lieu où on communique, où on réfléchit pour de bon !

notes:

[1J’appelle fonctionnelle la grammaire qui traite des relations syntaxiques, de l’emploi des temps, par opposition à la grammaire normative qui est centrée sur les formes des mots (pluriel des noms, conjugaisons,...) et les règles d’accords de l’adjectif, du verbe, etc.