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Lorsque mes limites sont atteintes, il me parait temps de les dépasser. Lorsque la limite du respect est ébranlée, il me semble juste d’élever la voix… et le corps.

Je suis dans ma deuxième année d’intérims et je travaille depuis quelques semaines dans un IPES (Institut Provincial d’enseignement secondaire), aux multiples sections techniques et professionnelles. Elles portent des noms chantants tels que « vente », « coiffure », « esthétique » ou « puériculture ». J’ai pour objectif, depuis que je travaille avec la classe de 4e vente, de les intéresser au cours de « complément français » (ou « comment compléter une formation de base incomplète ? »).

Bien consciente de la nécessité de partir des centres d’intérêt des élèves pour arriver à les « accrocher », à mieux les connaitre et à établir une relation de confiance mutuelle, je décide de construire un cours sur le rap. Mal sans doute, en partant d’une séquence « toute cuite » que je cuisine à ma sauce… Mais néanmoins enthousiaste et optimiste sur les chances de succès. Inutile de dire, vous l’aurez compris à mon ton désabusé, que l’effet ne fut absolument pas celui que j’attendais… Indifférence totale.

Première boutée

Que je m’intéresse ou non à eux, que je parte de leurs centres d’intérêts (selon leurs indications), tout ce qui leur importe est ailleurs, hors des limites de l’école ; ce tout, matérialisé par les GSM, les lecteurs MP3, les récits de soirées et les perspectives de sorties. Le prof que je suis, ce que je désire leur apporter, ne représente rien pour eux.
Je donne cours à cette classe de 4e deux heures d’affilée dans deux locaux différents. Et puisque tout ce qui intéresse la plupart d’entre eux se situe hors de ces classes, j’ai le plus grand mal à les faire me suivre dans le second local lors de l’intercours.
Ils testent mes limites, j’en impose une : si les élèves n’entrent pas en classe après la sonnerie signalant la fin de l’intercours, ils trouvent porte close et doivent aller à l’étude.
Aussitôt établie, cette règle trépassa. Deux élèves, sur le petit groupe, se présentent en retard et veulent rentrer. Le premier se souvient de ce que j’avais dit et va à l’étude, le second refuse. Je tiens bon. (Derrière ces quelques minutes de « confrontation », car il s’agit bien de cela, s’entassent des heures de cours dans l’irrespect, l’absence totale d’écoute et même l’angoisse de l’agression verbale… La tension qui s’établit lorsque personne ne se sent à sa place.)
Je tiens bon et l’élève ne cède pas. Je le prends alors par les épaules, à la limite de l’empoignade… Non, c’est l’empoignade. Je mesure 1m83, sinon ça aurait été impossible. J’étais à la hauteur physique de l’élève. Sans ça, j’aurais été dépassée…

Deuxième boutée

Mis dehors de force, il éructe et s’éloigne dans le couloir, non sans paroles déplacées et violentes. J’ai envie de pleurer et de m’éloigner moi aussi. Mais je ne peux pas, moi. Je dois rester et accepter qu’on franchisse mes limites. Je dois accepter avoir franchi les miennes. Je ne le fais pas et quitte l’enseignement quelques mois plus tard.
Professeur intérimaire. Le premier mot sonne. Le deuxième met tout à plat. Il arrache au prof un élément à mes yeux crucial : le cadre temporel que constitue l’année scolaire. Cette petite vie dans la grande qui permet d’aborder une série d’enjeux. Relations entre le prof et sa classe, le prof et ses pairs, le prof et la structure scolaire, le prof et lui-même.
Le jeune (car le plus souvent il l’est, avec ce que cela comporte de difficultés : peu d’armes, peu d’expériences, peu de confiance) professeur intérimaire est donc catapulté, sans élastique ni ceinture de sécurité, dans une jungle sans repères. Aucun pilier auquel s’adosser, aucun ilot propice au dialogue. Plein de jeunes profs vivent, ont vécu des situations similaires à la mienne. Pourtant, il me semble que rien ne change. Il me semble que personne ne se penche sur leur cas, pourtant bien particulier...