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« Parents de familles populaires, d’origine marocaine, méditerranéenne, de religion musulmane, de culture arabo-musulmane... », telles sont les qualifications souvent données dans les écoles pour tenter de nommer ceux qui ont l’air d’être différents du belge moyen.

La première vague de l’immigration marocaine venue autour des années 1964 était composée de personnes d’origines rurale et berbère. Elles ont emmené les conceptions d’éducation dont elles ont elles-mêmes été l’objet : l’école n’étant pas obligatoire, la vie rurale étant ce qu’elle est, eux, comme enfants, passaient beaucoup de temps dehors et leur éducation se faisait par tous les adultes du village.
Arrivés en Belgique, ces nouveaux parents-là ont cru que via l’école obligatoire, c’était l’État qui prenait l’éducation des enfants en charge. D’où leur étonnement quand l’école leur demandait ceci, leur reprochait cela.

Avec et sans parole

À l’intérieur de ces familles d’origine rurale où les parents sont souvent analphabètes, on se parle peu. À la question que pouvait leur poser un psy ou un enseignant ou toute autre personne préoccupée d’éducation « Est-ce que vous lui dites parfois que vous l’aimez ? », ils se montrent étonnés. « Il mange, il boit, il est habillé... qu’est-ce qu’il veut de plus ? Bien sûr que je l’aime... Pas besoin de le dire. » Dans ce contexte-là, dans ce mode de relations-là, il ne viendra pas à l’idée de demander à l’enfant ce qu’il a fait à l’école, par exemple : comment il s’y sent. D’autant plus que ce genre d’intérêt demanderait, selon les parents, une connaissance de l’école, du système scolaire dans le pays d’accueil.
Mais malgré le peu de mots, l’abc de l’Islam est présent : respecter l’autre, ne pas faire de mal.
Des principes règnent, traduits ainsi, par exemple : « Il ne faut jamais avoir la police à la maison ». Un père disait pour appuyer la qualité de son éducation : « Je n’ai jamais vu un képi de ma vie sauf le facteur ». Un principe qui s’impose aussi : il faut faire des études pour avoir un diplôme et un métier important comme médecin, avocat.
Ces principes ne sont pas fort parlés. C’est « Fais ceci, fais cela, ne fais pas ceci, pas cela », sans grandes explications. Et face à ces injonctions, le respect du padre est fort. C’est de l’amour à distance : le père c’est celui dont on baise le front (pas un nounours à serrer dans ses bras !).
Tout cela ne commence à se transmettre que vers les sept ans. Avant cela, les parents pensent que l’enfant ne comprend pas, qu’il est trop petit.
Quand arrivent des problèmes à l’adolescence, certains pères sont excessifs, croyant bien faire : ils enferment leur enfant à la cave, le frappent... Un ami de Ben Hamidou devenu adulte dit : « Je savais que quand j’avais fait une connerie, je devais mettre mon pyjama en-dessous de mon froc ! » Et si, à propos des coups, il y a des réprobations de l’entourage dont l’école, le père ne comprend pas : il dit que si les jeunes tournent mal, c’est la faute de l’État qui ne l’a pas laissé faire, lui, pour éduquer son enfant et qui, à l’école, n’a pas fait son travail.

Des pas de côté

Ces façons de faire et perceptions sont la tendance générale dans les familles de première génération. Elle est liée à la position sociale d’origine et de déplacement. Mais selon les familles et selon les réalités, il y a toujours eu des particularités et des aménagements... tout n’est pas si massif et général qu’on pourrait le croire.
Actuellement, des parents de première génération se rendent compte qu’ils auraient dû parler avec leurs enfants et le font plus avec leurs plus jeunes ou alors, ils ont été dans des situations si conflictuelles qu’ils n’ont pas eu le choix : ils ont dû changer, s’adapter, aménager. La figure du père est toujours très marquante mais dans les familles berbères comme la sienne, Ben Hamidou indique la place très importante des femmes, mères, grand-mères. On a tendance à dire que le père nourrit et que la mère éduque.

D’une génération à l’autre

Les personnes de deuxième génération devenues à leur tour parents se positionnent autrement. Ils vivent plus au rythme de leurs enfants et beaucoup plus de choses se parlent : l’affection, l’école, les jeux... depuis la toute petite enfance. Du moins, chez les parents qui ont capté et fait leur, des éléments culturels d’éducation et de développement. Chez les jeunes parents qui n’ont pas appris autre chose que ce qu’ils ont vécu dans leur famille, il y a simplement reproduction de ce que les parents ont fait avec eux. Et de manière parfois surenchérie, excessive, démesurée : ils ont tellement peur de la délinquance possible de leurs enfants qu’ils y vont avec un autoritarisme exacerbé.
Ceux-là restent aussi souvent liés au ghetto socioculturel dans lequel ils ont grandi. C’est cela qui atteint fortement le disque dur ! Ils restent figés dans des façons de faire et s’y enferment sans aucune possibilité d’ouverture : ce sont les lois du ghetto qui régissent la vie sociale.

Bouger hors des ghettos

Quand il y a plus de mélanges entre les gens, plus de connaissances de diverses façons de faire avec les enfants, les parents pratiquent autrement. Si leurs enfants ont des copains belges, blacks et autres, ils entendent les parents des copains, ils sortent du ghetto de marbre et construisent une éducation de leurs enfants en apprenant ici et là. Ils arrêtent alors de se conforter dans du figé style « Beurk une église », « Putain, c’est des Flamands », « Non, pas nos filles à une conférence faite par un homme... ». Ils peuvent alors construire des valeurs avec leurs enfants, dans l’ouverture.
Les ghettos permettent certaines solidarités et donnent des sécurités mais ils ne font pas assez bouger des conceptions d’autorité (avec valeurs et principes), d’éducation et autres.
Pour faire des choix, il faut connaître plus et mieux. Pas par les discours mais par un vécu. Et donc, même si dans des écoles ghettos tentent de se construire telles modalités d’autorité, c’est bien plus difficile pour les parents, les enseignants et les enfants de sortir du figé, d’aller vers une construction née dans les rencontres et les mélanges entre personnes différentes.
« C’est bien pour cela qu’une de mes priorités, dit Ben Hamidou, quand je travaille dans des écoles ghettos, c’est d’ouvrir... de mettre les jeunes (et par eux, leurs parents) en contact avec le plus de réalités, de produits culturels, de paysages possibles... mais il reste qu’il faudrait revoir la politique scolaire afin de favoriser ce brassage des enfants et des familles ».


D’après les propos de Ben HAMIBOU, comédien, animateur, entre autres en écoles, père de famille