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C’est ma nouvelle école, ma deuxième année d’enseignement, je viens de quitter l’école dans laquelle j’ai débuté. J’entre dans la salle des profs, il n’y a pas grand monde, je m’assieds à une table et je m’apprête à relire mes préparations. Quelqu’un s’assied en face de moi, me salue et entame la conversation. Il est amical, sympa et s’intéresse à moi. Je suis débutant, j’ai envie d’échanger mes impressions avec d’autres, je me dis que ça commence bien, je me sens accueilli.

On échange nos prénoms et il me pose des questions. Il me demande d’où je viens, quelles études j’ai faites, dans quelle école j’étais l’année passée, comment ça s’est passé, quelles difficultés j’ai rencontrées, comment je trouve mon métier, si ça me plait, ce qui me plait moins, et je parle, je parle, entièrement dans le plaisir de l’instant, je savoure, je suis accueilli et je m’ouvre sans limites. J’ai beaucoup à dire, j’ai été sidéré de l’incompétence de la directrice de l’école que je viens de quitter, et je raconte avec force détails les incohérences et le ridicule des situations dans lesquelles je me suis trouvé, ma frustration face à l’individualisme des profs, et j’enchaine avec mon propre désarroi, j’ai un problème avec l’autorité, je ne maitrise pas la matière, je n’ai pas de formation pédagogique, j’ai le sentiment de ne pas bien faire mon travail, je suis demandeur d’aide, de regard extérieur.

Renforcement

Il sourit, acquiesce, compatit et me relance, il veut savoir pourquoi, cherche à comprendre et me dit que tout le monde est passé par là, que c’est normal au début et je lui livre le fond de ma pensée sur l’école, et il me demande, un peu complice, si ce n’est pas trop dur pour moi de travailler dans l’enseignement catholique alors que je sors de l’ULB, et je partage avec lui mon étonnement de ne pas avoir rencontré d’objection, qu’alors que je suis non croyant, on ne m’en ait jamais fait le reproche, que ça avait changé pour moi l’image de l’enseignement catholique, que bien sûr j’aurais préféré travailler dans l’enseignement public, mais que leur procédure de recrutement est tellement bureaucratique que je n’avais jamais eu de proposition d’affectation dans ce réseau.

Et il me pose alors la question qui tue : «  C’est gentil de me raconter tout ça, mais est-ce que tu sais qui je suis ? »
Comme l’abeille qui se fracasse contre la vitre transparente, je suis stoppé net dans mon élan. Effroi et sueurs froides, je reste hébété, interloqué, je sens que j’ai fait une gaffe, je me sens comme un enfant et je ne sais que dire, le flot de mots s’est subitement tari, il laisse le silence s’installer un instant, il sourit, je sens qu’il savoure, il me tient, les mots imprudents défilent dans mon esprit, je suis nu, à sa merci. Ça n’a duré que quelques secondes, mais le temps s’est arrêté. Il se lève, replace lentement sa chaise et me dit : « Tu as de la chance, avec moi, tu ne risques rien, mais réfléchis avant de te confier à n’importe qui. »
Ce n’était qu’un collègue, et un collègue bienveillant. La leçon avait été rude, mais essentielle.