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Quelques réflexions sur le français de l’école, celui de la parole, mais surtout de tous les écrits nécessaires à la réussite scolaire...

La question de l’enseignement du « français » aux primo-arrivants dans les classes-passerelles a fait l’objet d’un Impolitique dans le numéro 190 de TRACeS. C’est le FLE (Français Langue Étrangère), français usuel de communication, qui leur est enseigné et qui devrait par la suite leur permettre de rejoindre le niveau et la filière qui leur conviennent le mieux.
Le public qui fréquente les classes-passerelles est, par définition, hétérogène : des illettrés y côtoient des jeunes qui terminaient l’enseignement général dans leur pays d’origine. Au terme de cette période d’accueil, quel pourcentage de ceux-ci réussira à s’adapter et à atteindre une réussite scolaire satisfaisante ? Cela dépendra de nombreux facteurs : durée de la présence en classe-passerelle, scolarité des parents et surtout celle de la mère ou, au contraire, analphabétisme et déscolarisation, formation des enseignants dans la gestion de leurs difficultés, stress lié à l’exil...
En France, c’est là qu’intervient le FLS (Français Langue Seconde), ou mieux encore le FLScol (Français Langue de Scolarisation). Quel lien ont ces cours avec le cours de FLM (Français Langue Maternelle) ? Au delà du jargon, que contiennent ces intitulés de cours ?

Apprendre en français

Le FLS « est une langue non maternelle, mais qui a un statut particulier dans le pays considéré : langue officielle, langue privilégiée, langue d’apprentissage scolaire pour tous ou pour partie de la population » [1]. Il a le statut des langues dominantes enseignées dans l’enseignement général, comme l’anglais ou le néerlandais en Belgique, et vise au bilinguisme.
Les objectifs du FLScol, différents du FLS, sont de permettre aux non-francophones d’apprendre non seulement le français mais aussi d’apprendre en français, et donc de dépasser le français de survie pour entrer dans le français usuel des disciplines. Son enseignement nécessite une réflexion interdisciplinaire sur l’explicitation des consignes, des énoncés, des références culturelles... et le passage par la reformulation pour enrichir la connaissance de la langue et développer progressivement l’abstraction [2].
Les compétences visées par le FLScol sont complexes. De ce fait, elles sont inaccessibles aux « élèves sous-scolarisés dans leur pays de provenance, qui posent davantage de problèmes et qui profitent peu de l’année passée en classe-passerelle ». Pour ces derniers, « la vraie langue étrangère est la langue écrite, toute langue écrite » [3]. En effet, passer du langage quotidien oral à celui de la pensée, de l’analyse, de l’étude... nécessiterait d’abord un enseignement intensif de la littératie [4].

Où il est question de littératie...

« La littératie est l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité, en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités » [5]. Ce néologisme vient de l’anglais litteracy, opposé à illitteracy, illettrisme... « La “littératie” englobe à la fois des capacités de lecture et d’écriture et se définit plus généralement comme un rapport de familiarité avec l’écrit tel qu’il permet à l’individu de développer ses connaissances par le canal de l’écrit. Le concept de “littératie” recouvre des aspects cognitifs (compétences, démarches, habiletés, stratégies…) et non cognitifs (attitudes, motivation, intérêt envers l’écrit…) » [6].
L’OCDE a étudié le niveau de littératie de la population adulte d’une vingtaine de pays développés. Les conclusions de cette étude sont interpelantes : au moins 15 % des adultes n’atteignent pas le niveau le plus faible de littératie et de calcul (niveau 1) dans 14 des 23 pays – dont la Belgique (Flandre) – qui ont participé à l’étude.
L’OCDE définit cinq niveaux, en fonction de trois aspects : la compréhension de textes suivis, la compréhension de textes schématiques et la compréhension de textes au contenu quantitatif. Le niveau 1 traduit un niveau de compétences très faibles : la personne peut, par exemple, être incapable de déterminer correctement la dose d’un médicament à administrer à un enfant d’après le mode d’emploi indiqué sur l’emballage. Au niveau 2, elle peut lire uniquement des textes simples, explicites, correspondant à des tâches peu complexes. Elle se débrouille au quotidien, mais ne pourrait assimiler de nouvelles compétences professionnelles. Le niveau 3 est le niveau nécessaire pour terminer des études secondaires et entrer dans le supérieur. Aux niveaux 4 et 5, correspondent des compétences supérieures en traitement de l’information.

Le déficit en littératie, un problème de nouveaux migrants ?

Tout comme les primo-arrivants sous-scolarisés, les jeunes « non de souche » qui parlent en famille une langue « minorisée » ou un dialecte, et/ou dont les parents ont été peu scolarisés et/ou qui fréquentent des écoles ethniquement et socioéconomiquement homogènes sont souvent en difficulté. Les dernières enquêtes PISA établissent le faible niveau de littératie de 34 % des jeunes de 15 ans en Communauté française ! [7] Le français « normé » ne correspond pas à la langue qu’ils parlent entre eux et en famille, langue souvent limitée à l’oral qui « mélange dans le même discours une langue régionale (orale), parfois la langue standard acquise par la suite, et le français. (...) Ce type de bilinguisme semble rendre plus difficile la maitrise d’une langue au moins (de référence), dans laquelle se forment des processus qui servent à l’apprentissage de l’écrit. » [8]
Ce manque de compétences a des répercussions sur le parcours scolaire de ces jeunes qui ont du mal à se qualifier et à trouver du travail. Près de 17 000 jeunes sont sortis de l’école en 2007 sans certification du secondaire supérieur. Et on sait que le « taux de chômage des 15-24 ans sortis sans diplôme du secondaire supérieur varie de 17 % en Flandre à 42 % en Wallonie et à 45 % à Bruxelles, contre 15 % en moyenne dans les pays de l’OCDE » [9]...
Et en Belgique, quelles pistes proposer ? Les enseignants de FLM se plaignent de façon récurrente de l’orthographe déficiente de leurs élèves, de leurs lacunes en grammaire, de l’inaccessibilité des auteurs de référence... Ne serait-il pas temps de penser à décloisonner le cours de FLM et de l’ouvrir à un cours de type FSCol qui faciliterait l’accès des élèves à la littéracie ? Quelle formation donner aux enseignants pour qu’ils entrent dans cette démarche ? En centrant les dispositifs sur les primo-arrivants, n’y a-t-il pas un risque supplémentaire d’éluder la question de l’accès de tous au savoir ?

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notes:

[1Http ://www.ac-besancon.fr/spip.php ?article390, page consultée le 10/12/2009.

[2Danièle JANSSEN, Lectures d’école, TRACeS de ChanGements 185, avril 2008.

[3Silvia LUCCHINI, La vraie langue étrangère est la langue écrite, Agenda Interculturel, nº 277, novembre 2009.

[4Aphrodite Maravalaki et al., La construction de compétences en français : le cas des classes-passerelles au secondaire en Belgique francophone, Actes du 3e congrès des chercheurs en éducation, Bruxelles, mars 2004.

[5La littératie à l’ère de l’information, Rapport final de l’Enquête internationale sur la littératie des adultes, OCDE, 2000.

[6Dominique LAFONTAINE, S’engager dans la lecture : un investissement au service des compétences, dans Actes du 3e congrès des chercheurs en éducation, Bruxelles, mars 2004, p.156.

[7Interview de Dominique LAFONTAINE, Apprendre à lire puis lire pour apprendre, Prof, déc. 2009.

[8Silvia LUCCHINI, La vraie langue étrangère est la langue écrite, Agenda Interculturel, nº 277, novembre 2009.

[9Des emplois pour les jeunes : Belgique, éd. OCDE, février 2007, p.37 (chiffres de 2004), www.oecd.org/document/54/0,3343,fr_2649_33927_38026742_1_1_1_1,00.html, cité par Didier CATTEAU, Partis sans laisser d’adresse, Prof, déc. 2009.