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« C’est un cours ousqu’on coupe des images dans des livres et on colle sur les panneaux. On va aussi voir les lampes de la commune. Ma sœur me l’a dit ».

« Madame, vous n’avez pas des livres sur l’Italie, le Maroc, la Turquie ? Pourquoi faire ? Pour photocopier. Pourquoi ? Parce qu’on doit faire une élocution sur notre pays. Pour quel Cours ? » « Milieu ». Sceptique, je donne ce que je trouve et l’adresse de la bibliothèque communale. Quinze jours plus tard, je vois des panneaux dans la classe. Tous les clichés et monuments connus y sont, en collages de photos découpées des photocopies, de dépliants touristiques ou d’images de pub avec chameau de Camel et pâtes de Panzani.

Autres fines tranches

Plus tard. « Madame, où est-ce qu’on trouve des photos de la famille royale belge ? C’est pour quoi faire ? Pour mieux connaitre la Belgique. Est-ce que vous avez une photo de Diana ? Elle, je l’aime bien. » Et la copine de poursuivre... « Moi, je m’en fous. Qu’ils aillent se faire foutre. » Et l’autre copine : « Mais tu sauras pas faire l’arbre. Quel arbre ? Ben ce truc avec des branches et on colle des photos dessus. »

Encore plus tard : « On est allé à la commune. On a vu le grand lustre. On a compté les lampes. On a reçu la liste de tous les patrons (sic) [1]. Et qu’est-ce que vous faites avec cette liste ? On la colle dans le cahier. »

Au milieu

A chacun son milieu

L’année suivante, je suis chargée de ce cours « Étude du milieu », en première accueil. Dès l’entrée, une élève me demande : « c’est quoi ’milieu’ ? ». Je relance à la classe.

Des réponses :
« Ben, tu sais pas ? C’est quand on est au milieu. »
« Moi j’ai entendu ça en primaires. C’est un truc pour les bébés. C’était dans une histoire avec des enfants qui allaient à milieu et aussi avec des bottes de milieu [2]. »

Bonne ou mauvaise idée, j’embraye sur « Quand on est au milieu ». Par groupes de trois, les élèves doivent présenter ce qui leur vient quand elles disent « On est au milieu. » Elles peuvent choisir un mode de présentation : dessin, sketch, schéma, carte et accompagner d’une ou deux questions que le groupe se pose en faisant et en voyant les productions.

Petit échantillon de ce travail :
- Ce qui ressemble à un tracé de carte de Belgique. Au milieu, un rond pour Molenbeek et dedans trois croix surmontées de « c’est nous au milieu ». Question : « Est-ce que Molenbeek c’est Bruxelles ? »
- Trois familles dessinées en rang d’oignons et dans chacune, un personnage dessiné en plus gros traits rouges. « C’est nous au milieu de la famille ». Questions : « Est-ce qu’on est au milieu quand il n’y a pas la même chose de chaque côté [3] ? Est-ce qu’on peut dire que les parents sont au milieu des grands-parents et de nous ? Mais quand les grands-parents ou les parents sont morts alors ? »
- Une rue bordée de maisons grises avec fissures. Trois personnages au milieu de la rue. Question : « Pourquoi il y en a qui disent qu’on est des gamines de rue ? Est-ce que c’est vrai que les rues sont pourries ici à cause des Marocains ? »
- Un sketch en famille : grande discussion à propos de « aller chez une copine ». La mère veut bien. Le père ne veut pas. Une grande sœur et un grand frère interviennent... « et nous, on est au milieu ». Questions : « Pourquoi on ne peut pas faire comme les Belges, nous ? Pourquoi nos parents ne comprennent rien ? »
- Un sketch à l’école : discussion entre un papa et un professeur à propos d’un voyage scolaire. Le prof explique l’importance d’y aller. Le père dit que ça n’apprend rien. « Et nous, on est au milieu ». Question : « Est-ce qu’on ne peut pas obliger les parents en disant que les voyages c’est pour les cours et que sinon on a zéro ? »
- Encore des genres de cartes (les élèves ne connaissent pas la forme des pays). À gauche, dans l’une, il est écrit Turquie, à droite, dans l’autre, il est écrit Belgique. Au milieu un personnage. À ses pieds, une pluie de larmes avec une petite phrase : « pour ma grand-mère qui pense à nous là-bas ». Question : « Pourquoi on doit avoir une tête entre deux pays ? »
- Une feuille A4 pliée en deux. À droite, la forme d’une latte graduée à 10 cm et un trait rouge au 5. Question : « Au milieu, c’est des math ? »

Le type d’entrée dans ce cours est sans doute discutable mais au moins j’entends ce qui court dans les têtes, au moins je perçois avec force que se situer dans le temps et dans l’espace (un des objectifs inscrit au programme du cours) n’est pas si simple et puis, il y avait là de quoi construire à partir des perceptions et représentations.

On a fait une liste à partir des productions, en choisissant les mots jugés importants. Ca donne : Belgique, Bruxelles, Molenbeek, Turquie, famille, gamines de rue, Marocains=rues pourries, père, mère/prof, école, comme les Belges, deux pays, math.

La question qui taraude et que toutes reprennent avec force rouspétances, insultes et menaces aux « fils de putes qui osent dire ça », c’est « Est-ce que c’est vrai que les rues sont pourries ici à cause des Marocains ? »

Prendre distance

Il me semblait que nous mettre en situation d’apprentissage, c’était commencer par-là : prendre de la distance, sortir de l’émotionnel et du magma en se mettant en recherche.

Molenbeek, c’est où par rapport à Bruxelles, à la Belgique [4] ? Qui habite le « vieux Molenbeek » [5] ? Et avant, c’était comment ?

Sur la base de parcours dans les rues, d’interviews de vieux habitants, de photos anciennes, des noms de rues, d’observation de statistiques, les élèves ont appris que le logement dans les maisons exigües des impasses était misérable, que des paysans pauvres venus de Flandre [6] habitaient ces maisons, que des luttes s’étaient menées pour des changements, qu’il y avait plein d’usines le long du canal, que beaucoup d’italiens avaient habité là avant elles.

Comme un soulagement s’est posé dans la classe : « les rues pourries, c’est pas nous alors »... Et a grandi en même temps, à la fois une envie de savoir plus et à la fois une rage : « Pourquoi c’est ici qu’on est et pas dans les buildings [7], pourquoi tous les Marocains sont à Mole ? Pourquoi on n’est pas resté en Turquie ? » [8]

Apprendre par corps... [9]

Je me suis dit que les premiers pas dans la prise de distance pouvaient se poursuivre mais aussi que les connaissances ne suffisaient pas. Avoir au moins un peu prise sur le milieu, devenir acteurs dans l’histoire de ce quartier serait une manière d’apprendre aussi. Par corps et par esprit. Nous avons travaillé avec la maison de quartier Bonnevie, voisine de l’école, organisé des actions en rue pour lutter contre la saleté, appris le travail avec les habitants pour la rénovation des maisons, participé à la peinture de murs, participé à l’inauguration d’un parc digne enfin, après vingt ans de bataille menée toujours avec les habitants dont beaucoup d’enfants, vu à cette occasion l’histoire de cette bataille [10] via les photos, dessins, maquettes, textes de jeunes et d’adultes que les élèves reconnaissaient.

Nous avons aussi travaillé avec l’exposition La mémoire retissée [11]. En circulant dans les allées, les « c’est comme moi, mon père, ma mère... » me frappaient et, toujours dans l’idée d’acteurs, je leur ai dit qu’il serait vraiment chouette qu’elles complètent cette expo. On a cherché comment. Elles ont interrogé leurs parents et ramené des récits sur le début des papas en Belgique, sur ce qu’ils avaient construit (le métro par ex.), sur les premiers contacts avec l’école par les mamans. Certaines ont amené des photos. On a écrit des textes autour de « mémoire » et de « retissée » en partant du sens premier de tissages. On a envoyé le tout aux organisateurs de l’expo. Ils ont répondu...

« Un prof d’univ qui nous écrit, dis... » Oui, mais venue de l’immigration italienne aussi, que j’ajoute. « Ah bon ! Et elle est devenue prof d’univ ?! Ouais mais ça, des Marocains t’en auras pas... » Paf.

Je leur propose de rencontrer une écrivaine marocaine. On lit des extraits d’un de ses livres. Elle vient en classe. Le silence de ces turbulentes, quand Leïla Houari est entrée dans la classe, était émouvant et dans la suite, elles voulaient toutes une photocopie de la petite photo de couverture du livre !

Sans doute que tout ce chemin transformait les malaises et les hontes en rages puis en actes puis en fiertés.

En finale, nous sommes revenues au mot « milieu » ... « Maintenant j’ai compris » dit une élève. Pour fixer, on a construit des listes et des tableaux qui répondaient à la question « c’est quoi faire une étude du milieu » sur la base de ce qui s’était fait pendant plusieurs mois.

Nous avons eu besoin de fabriquer des représentations du temps aussi [12]. Quant à l’espace, nous avons regardé beaucoup de cartes et le plaisir fut grand de situer... à commencer par les trajets de nos petits voyages et en remontant aux voyages « entre les deux pays ».

...et faire du sens

Tout ceci dit, je ne crois absolument pas à l’intérêt des gentillets « on va parler de ton pays », ce qui d’ailleurs souvent les tient à distance et les renvoie à la seule étrangéité [13]. « Leur pays » c’est d’abord leur lieu de vie actuel, dans la ville où ils sont nés. Se situer là autrement qu’en culpabilités, hontes et coups de pieds. Là et dans l’histoire de ce là. Et de là, investiguer les quoi, les pourquoi, les qui et les comment, les d’où et les vers où.

Une conviction en tout cas vibre sur ces cordes tendues : quand on est en position basse, c’est aussi par du poignage collectif dans la réalité à changer qu’on peut apprendre. Sans cette possibilité d’empoigner au moins un petit bout, on reste dans la honte et l’écrasement, même si on réussit en latin et en grec... À condition d’en arriver aussi, à partir du ventre en pleurs ou en révolte, à pouvoir analyser, nommer, construire des concepts.

Apprendre alors, c’est élargir, consolider, transformer, libérer. Pour moi, c’est de l’éveil et un fameux !

notes:

[1Entendre : bourgmestre et échevins.

[2Entendre : à mille lieux et les bottes de sept lieues d’un ogre.

[33me d’une famille de 7, 5me d’une famille de 9 et 1ère d’une famille de 3.

[4J’avais entendu lors d’autres sorties dans une commune voisine : « est-ce qu’on est encore à Bruxelles ici ? » et à 30 km de Bruxelles : « Est-ce qu’on est encore en Belgique ? »

[5Appelé maintenant le « Molenbeek historique » par le bourgmestre... Une élève qu’une enseignante avait traité d’hystérique et connaissant donc ce mot m’avait demandé « pourquoi y disent le Molenbeek hystérique ?! »

[6... étonnement... des flamands, mes élèves ne retiennent que Vlaams Blok.

[7Pour beaucoup, la promotion c’est habiter un building moderne »ceux qui sont que pour les Belges qui ont juste un ou deux enfants et un chien.« 

[8Dans ce genre de moments, ça grouille, ça hurle...et on dit qu’ils ne sont pas motivés ?!

[9Expression utilisée par Bernard Lahire lorsqu’il parle du rapport au savoir des milieux populaires.

[10Avec la STIB (dévastation due à la construction du métro), avec la commune.

[11Organisée entre autres par Anne Morelli.

[12Pour ces jeunes, « avant » ça va de la préhistoire à 10 ans avant leur naissance mais sans idées des distances... Pour preuve devant une photo de trams tirés par des chevaux, je dis « mon père a connu ça. » Et plus tard, devant une question sur la préhistoire, très sérieusement : « votre père a aussi connu ça ? » !

[13Autres chemins à inventer avec les primo-arrivants qui eux en sont encore pleins.