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On a mesuré l’intelligence de C., a-t-on mesuré ses émotions ?

C. a débarqué en Belgique à l’âge de neuf ans, accompagné de son petit frère P. pour retrouver leur mère. C. et P. n’ont plus leur père. Il a été assassiné. C. n’est pas con. Je le rencontre lorsqu’il a onze ans dans une académie des Beaux-Arts. C. et moi sommes des apprentis sculpteurs. Ses capacités étonnent dans l’atelier. Son intelligence de l’espace est surprenante. C. a conquis sa place. La reconnaissance de ses capacités lui donne des ailes, sa production rivalise avec la nôtre (nous les adultes), la maturité de ses œuvres ne cesse de surprendre.
Deux ans ont passé, j’accompagne C. chez la psychologue du PMS. Il a un entretien pour son orientation. Fin de l’entretien, nous sortons. Je lui demande : « Que penses-tu d’elle ? », il me répond sans hésiter : « Elle est folle ! ». J’approuve.
C. sait lire les gens, leurs émotions. Il pense en images, il a des difficultés avec les mots, C. pense en peintures. Comment le faire comprendre à cette personne fatiguée, dépressive, qui devrait l’aider à s’orienter. Tout ce que je peux dire à C. : « Ne doute jamais, tu n’es pas con ».

Une passion broyée

Quinze ans, C. fume des joints, vagabonde avec N., ne va presque plus à son école « professionnelle ». « N. a besoin de moi », me dit-il. Je lui réponds : « Les amis, c’est important ». À quoi bon sermonner, ça ne ferait qu’empirer les choses. Je m’en veux. J’ai le sentiment d’être complice de ce broyage prévisible depuis cet entretien d’orientation foireux.
Dans le bureau du directeur de son école, l’année de ses dix-sept ans : « Vous pouvez être fiers de lui », nous dit le directeur (nous : son beau-père et moi), « votre fils est le meilleur de l’école, félicitations ! Nous savons aussi que nous n’y sommes pour rien ». J’apprécie son honnêteté.
Merci à L., chef de l’atelier de sculpture, c’est elle qui a éveillé cette passion du métal chez lui et qui fait que malgré les conditions qui règnent dans cette école, plus proche d’une prison pour mineurs que d’une école, il parvient à se concentrer et à exceller.
C. est majeur, il s’ennuie à l’école. Il n’est pas à sa place. Il la quitte pour un emploi dans une entreprise de repassage industriel. Neuf mois plus tard, C. est licencié. L’entreprise a fait faillite. Le patron est parti avec la caisse.
C. est chômeur sans indemnités.